Alliance Maroc-États-Unis : origines, enjeux et impact sur la crise de Ceuta
L’alliance Maroc-États-Unis, un pilier historique qui influence la crise migratoire de Ceuta
Depuis plus de deux siècles, le Maroc et les États-Unis entretiennent une relation diplomatique et stratégique unique, marquée par des traités anciens, une coopération militaire renforcée et des positions politiques alignées sur des dossiers sensibles. Cette alliance, souvent qualifiée d’historique, joue aujourd’hui un rôle central dans la gestion de la crise migratoire qui secoue l’enclave espagnole de Ceuta.
La récente décision du roi Mohammed VI de renommer une route de 1 000 kilomètres dans le Sahara occidental en l’honneur de Donald Trump illustre cette proximité. Elle survient dans un contexte où plus de 70 000 personnes ont franchi la frontière entre le Maroc et Ceuta en quelques jours, causant la mort d’au moins 140 migrants et déclenchant une onde de choc diplomatique.
Face à cette situation, Washington a adopté une posture sans équivoque : le département d’État a critiqué la politique migratoire de l’Espagne, tandis que la Maison Blanche a dénoncé des « politiques mondialistes d’extrême gauche ». Aucune remise en question n’a été formulée à l’encontre du Maroc, d’où est partie l’afflux massif de migrants.
Cette réaction américaine, bien que prévisible pour certains observateurs, a surpris l’Espagne, membre de l’OTAN et hôte des bases militaires de Rota et Morón où sont stationnées des troupes américaines. Le Maroc, bien que non membre de l’Alliance atlantique, figure parmi les principaux partenaires de Washington en matière de renseignement et de sécurité.
Les racines d’une alliance vieille de 250 ans
L’histoire de cette relation remonte à une époque où les États-Unis n’étaient qu’une jeune république cherchant à s’imposer sur la scène internationale. En 1777, moins d’un an après la proclamation de son indépendance, le sultan Mohammed III du Maroc ouvrait les ports marocains aux navires américains, un geste interprété comme la première reconnaissance officielle de la nouvelle nation.
Cependant, c’est en 1786, avec la signature du traité de paix et d’amitié à Marrakech, que les deux pays ont formalisé leur alliance. Pour les États-Unis, alors vulnérables aux attaques des corsaires nord-africains, cet accord était une bouée de sauvetage. Il garantissait la protection de leurs navires et ouvrait la voie à des échanges commerciaux florissants.
« La position stratégique du Maroc, à l’intersection de l’Europe, de l’Afrique et du monde arabo-musulman, en a fait un partenaire clé pour les États-Unis dans leur quête de reconnaissance mondiale », explique Timothy W. Kneeland, professeur d’histoire à l’université de Nazareth (New York).
Renégocié en 1836, ce traité reste aujourd’hui le plus ancien accord encore en vigueur signé par les États-Unis. Une fierté revendiquée par Rabat, qui y voit la preuve de la longévité de ses relations avec Washington.
Après la période coloniale, marquée par le partage du Maroc entre la France et l’Espagne en 1912, les États-Unis ont reconnu le protectorat français en 1917 avant de soutenir sans réserve l’indépendance du pays en 1956. Dès lors, les deux nations ont engagé une collaboration étroite, notamment dans les domaines militaire et sécuritaire.
Sécurité, commerce et Sahara : les piliers de la coopération moderne
Dès les années 1950, alors que le Maroc était encore sous protectorat, les États-Unis ont obtenu des accords pour l’utilisation de bases aériennes stratégiques. Cette collaboration s’est intensifiée après les attentats du 11 septembre 2001, faisant du Maroc un allié incontournable dans la lutte contre le terrorisme.
En 2004, l’administration de George W. Bush a accordé au Maroc le statut d’« allié majeur non membre de l’OTAN », une distinction qui facilite l’accès à un armement de pointe et renforce la coopération militaire. Aujourd’hui, les deux pays organisent chaque année l’exercice African Lion, le plus important du Commandement des États-Unis pour l’Afrique (AFRICOM).
Sur le plan sécuritaire, le Maroc et les États-Unis collaborent étroitement dans la formation des forces spéciales et co-dirigent le groupe Afrique de la coalition internationale contre l’État islamique. Selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), Washington est le premier fournisseur d’armes du Maroc, représentant 60 % de ses importations militaires entre 2021 et 2025.
Le commerce bilatéral a également connu un essor spectaculaire. L’accord de libre-échange signé en 2006, premier du genre entre Washington et un pays africain, a permis aux échanges de passer de 927 millions de dollars en 2005 à 7,4 milliards en 2025. Bien que modeste à l’échelle américaine, ce volume représente une croissance majeure pour l’économie marocaine.
Mais c’est sur le dossier du Sahara occidental que l’alliance a atteint son apogée. En décembre 2020, Donald Trump a reconnu la souveraineté marocaine sur ce territoire contesté, une décision historique liée à l’accord de normalisation entre le Maroc et Israël dans le cadre des accords d’Abraham. Washington considère depuis la proposition d’autonomie de Rabat comme la seule solution viable au conflit.
« Le Maroc est le membre le plus performant des accords d’Abraham. La normalisation avec Israël a résisté aux tensions régionales et reste solide », souligne Sarah Yerkes, chercheuse à la Fondation Carnegie pour la paix internationale.
Un triangle diplomatique sous tension : Maroc, États-Unis et Espagne
La crise de Ceuta a révélé les fractures au sein du triangle formé par le Maroc, les États-Unis et l’Espagne. Madrid, allié clé de Washington au sein de l’OTAN, dépend par ailleurs du Maroc pour la gestion de sa frontière africaine. Pourtant, ces deux alliances sont aujourd’hui mises à l’épreuve.
Alors que l’Espagne accuse des réseaux de trafic d’êtres humains et des médias sociaux d’être à l’origine de l’afflux massif de migrants, des voix au sein de la classe politique et des médias espagnols pointent du doigt le Maroc, soupçonné d’avoir facilité – voire orchestré – la crise.
Washington, de son côté, a pris position contre Madrid. Donald Trump a qualifié la situation de « catastrophe comparable à une invasion » et critiqué ouvertement le gouvernement espagnol, notamment pour son désaccord sur les dépenses militaires de l’OTAN et son veto à l’utilisation des bases de Rota et Morón pour des opérations en Iran.
Contrairement à l’Espagne, le Maroc n’a fait l’objet d’aucune demande d’explications de la part de Washington. Aucune mention n’a été faite d’un relâchement délibéré des contrôles frontaliers, une hypothèse pourtant évoquée par plusieurs observateurs.
« Les États-Unis ne semblent pas considérer l’incident comme une initiative marocaine. Leur critique s’est concentrée sur la gestion espagnole de la frontière, jugée défaillante », analyse Sarah Yerkes.
Cette prise de position confirme la solidité de l’alliance entre Washington et Rabat, contrastant avec les tensions croissantes entre les États-Unis et l’Espagne. Certains experts estiment que le Maroc pourrait devenir un partenaire encore plus précieux pour les États-Unis, notamment après le veto espagnol sur l’utilisation des bases militaires pour des opérations contre l’Iran.
Dans un message adressé au roi Mohammed VI à l’occasion de la Fête du Trône, Donald Trump a réaffirmé l’importance de cette alliance : « Cette année, nous célébrons 250 ans d’amitié indéfectible avec le Maroc, un lien forgé sur la confiance et le respect mutuel. » Il a également réitéré le soutien américain à la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, avant d’exprimer l’espoir que cette coopération se poursuive « pour les 250 prochaines années ».