Le Niger marque un tournant décisif dans l’exploitation de son uranium, une ressource stratégique qu’il entend désormais maîtriser. Après plus de cinquante ans de partenariat avec Orano, la junte au pouvoir à Niamey a choisi de reprendre son destin minier en main. Entre nationalisations, rapprochements avec la Russie et la Chine, et une production en chute libre, le pays parie sur une diversification ambitieuse pour tirer profit de ses ressources. Mais ce virage suffira-t-il à améliorer concrètement la situation économique nigérienne ?
Une souveraineté minière retrouvée, mais une filière en crise
Le divorce entre Niamey et Orano n’est pas qu’une décision politique : c’est une rupture industrielle et financière lourde de conséquences. En juin 2025, la nationalisation de la Somaïr, exploitée depuis des décennies à Arlit, a marqué un tournant symbolique. L’État nigérien, ancien partenaire minoritaire (36,6 % contre 63,4 % pour Orano), a repris le contrôle total de la mine historique. Pourtant, cette souveraineté retrouvée s’accompagne d’un effondrement de la production : passée de 4 116 tonnes en 2015 à seulement 962 tonnes en 2024, l’industrie minière nigérienne ne compte plus qu’un seul site opérationnel. La promesse de croissance s’effrite face à l’absence de nouveaux projets opérationnels.
Orano, de son côté, conteste la nationalisation et multiplie les recours juridiques à l’international. Le groupe français, qui a perdu le contrôle opérationnel dès décembre 2024, dénonce une décision unilatérale. Pour Niamey, l’enjeu est double : prouver sa capacité à gérer une ressource critique tout en évitant un blocage total des exportations.
Les prix de l’uranium : une comparaison trompeuse avec l’époque Orano
Le débat sur la rentabilité des nouveaux partenariats est souvent biaisé par une illusion : celle d’un marché unique où chaque tonne d’uranium se négocierait à un prix fixe. Rien n’est plus éloigné de la réalité. Contrairement au pétrole, l’uranium s’échange via des contrats bilatéraux complexes, mêlant indices spot et prix de long terme. Une analyse des données disponibles entre 2020 et 2025 révèle une évolution contrastée :
- En 2020, l’uranium nigérien issu de la Cominak et de la Somaïr rapportait environ 83,75 euros par kilogramme à l’État nigérien.
- Les estimations de l’ITIE situaient alors le prix moyen à 45 000 francs CFA/kg (environ 33 dollars/livre) pour les ventes à Orano, tandis que certains clients européens ou asiatiques payaient jusqu’à 60 000 francs CFA/kg.
En 2025-2026, le marché a radicalement changé. Le prix spot moyen en Europe atteignait 70,33 dollars/livre en 2025, contre 53,59 dollars en 2024. Fin septembre 2026, l’indice spot culminait à 89,63 dollars/livre, tandis que les contrats pluriannuels s’échangeaient autour de 54,70 dollars/livre.
Conclusion : l’environnement international est aujourd’hui bien plus favorable qu’au début des années 2020. Mais cela ne signifie pas que Niamey en profite pleinement. Aucune donnée publique ne confirme que les nouveaux contrats dépassent systématiquement les anciens tarifs d’Orano.
Les alliances controversées : Russie, Iran et Chine dans le viseur
Le mystère du contrat russe à 170 millions de dollars
En 2025, des sources françaises évoquaient un accord entre Niamey et la Russie portant sur la vente de 1 000 tonnes de yellowcake pour 170 millions de dollars. Un prix de 170 dollars/kg, soit 77 dollars/livre, inférieur au spot de 2026 mais dans la fourchette des contrats longs termes. Pourtant, l’accord reste non confirmé : Niamey a démenti, et Rosatom nie toute implication.
Les faits, eux, sont tangibles. En novembre 2025, 1 000 tonnes de yellowcake ont été chargées à Arlit, acheminées sous escorte militaire vers Niamey, avant d’être immobilisées à l’aéroport. Ce mouvement suggère une tentative active de commercialisation, même si la finalité exacte de ce transfert reste floue.
L’Iran et les négociations secrètes sur 300 tonnes
Les ambitions d’achat de l’Iran en 2024 ont également alimenté les spéculations. Des négociations confidentielles pour 300 tonnes de yellowcake, estimées à 56 millions de dollars, ont été rapportées par plusieurs médias. Pourtant, Niamey assure n’avoir jamais conclu de vente, invoquant l’absence de stock disponible. Entre négociations avortées et accords non aboutis, la frontière entre rumeurs et réalité reste floue.
La Chine et les promesses d’investissements
La Chine, quant à elle, s’est positionnée comme un partenaire clé. En 2025, des discussions portaient sur l’achat potentiel de 1 000 tonnes de yellowcake. Si ces projets se concrétisent, ils pourraient offrir au Niger une alternative aux marchés traditionnels, mais rien ne garantit des tarifs plus avantageux que ceux proposés par les occidentaux.
Nouveaux partenaires, nouvelles opportunités… mais des résultats encore intangibles
Le Niger mise sur une stratégie de diversification pour relancer son secteur minier. En 2025, la création de la Timersoi National Uranium Company et un partenariat avec la filiale russe d’Uranium One Group visent à explorer de nouveaux gisements. Parallèlement, des investisseurs occidentaux reviennent en force : en septembre 2026, 414 millions de dollars ont été approuvés par les États-Unis pour le projet Dasa, porté par une entreprise canadienne.
Cette approche marque une rupture avec l’ère Orano. Niamey ne cherche plus un seul partenaire, mais plusieurs, afin de jouer sur la concurrence géopolitique. Pourtant, trois défis majeurs freinent encore cette ambition :
- Une production en déclin, passée de 4 116 tonnes en 2015 à 962 tonnes en 2024.
- Des problèmes logistiques, amplifiés par l’instabilité sécuritaire et l’absence d’infrastructures modernes.
- Une incertitude juridique : en septembre 2025, un tribunal arbitral du CIRDI a interdit au Niger de vendre l’uranium issu de la Somaïr tant que le litige avec Orano n’est pas résolu.
Le vrai défi : transformer la souveraineté en prospérité
Le Niger est désormais maître de son uranium, mais la souveraineté ne se traduit pas automatiquement par des revenus accrus. Les prix internationaux sont plus élevés, les partenaires se multiplient, et l’État contrôle une partie de la chaîne de valeur. Pourtant, aucun contrat public ne valide encore une amélioration tangible des recettes nigériennes.
Le véritable enjeu pour Niamey réside dans sa capacité à :
- Stabiliser et augmenter sa production.
- Attirer des investissements étrangers dans des conditions transparentes.
- Garantir la sécurité des convois et des sites miniers.
- Négocier des contrats équitables, sans céder à la tentation des accords opaques.
Si le virage stratégique est réel, ses fruits économiques restent à cueillir. Pour l’instant, le Niger mise sur l’espoir d’une course aux enchères entre puissances pour obtenir le meilleur prix. Mais le marché, lui, attend des preuves concrètes.
