Sénégal : société civile et opposition unissent leurs voix pour façonner la future Constitution

Au Sénégal, le processus de révision constitutionnelle prend une nouvelle dimension avec l’implication active de la société civile et de l’opposition parlementaire. Une rencontre entre la Coalition de la société civile pour l’application des conclusions des Assises nationales et le groupe Takku Wallu, principale force d’opposition à l’Assemblée nationale, a marqué un tournant dans les négociations en cours. Cette initiative s’inscrit dans la volonté affichée par le président Bassirou Diomaye Faye de réformer en profondeur les institutions du pays, une promesse centrale de sa campagne électorale.

Un dialogue multipartite pour une réforme constitutionnelle équilibrée

La démarche entreprise par les acteurs de la société civile a pour objectif de recueillir des engagements solides de l’ensemble des forces politiques sur les contours et le calendrier de la révision constitutionnelle. Les Assises nationales, organisées dès 2008 sous l’impulsion d’un large éventail d’acteurs politiques et citoyens, avaient abouti à un ensemble de propositions majeures : limitation des mandats présidentiels, renforcement de la séparation des pouvoirs, modernisation de l’administration publique. Ces recommandations, reprises par la Commission nationale de réforme des institutions (CNRI), dirigée par le professeur Amadou Mahtar Mbow, n’ont pourtant jamais été pleinement appliquées.

En sollicitant Takku Wallu, la coalition citoyenne souligne l’importance d’une refonte institutionnelle qui ne soit pas l’initiative exclusive de la majorité au pouvoir. Ce groupe parlementaire, regroupant des députés proches de l’ancien président Macky Sall ainsi que d’autres figures du libéralisme sénégalais, représente un contre-pouvoir essentiel dans l’élaboration des futurs projets de loi organique. Leur participation active pourrait ainsi éviter une réforme perçue comme imposée par le haut.

Takku Wallu, un acteur clé dans l’équation politique

Pour Takku Wallu, héritier des idées de l’Alliance pour la République, cette série de consultations représente une opportunité stratégique. Après la victoire écrasante du parti Pastef aux législatives anticipées de novembre 2024, l’opposition cherche à s’appuyer sur la société civile pour peser sur les débats législatifs. La méthode retenue, basée sur des échanges préalables avant toute prise de position officielle, permet aux deux parties de définir un terrain d’entente sans s’engager prématurément.

Plusieurs thèmes devraient dominer les discussions. Parmi eux, la question de la suppression ou du maintien du Conseil économique, social et environnemental, la réforme du Conseil constitutionnel, l’encadrement des prérogatives présidentielles, le rôle du Premier ministre et la reconnaissance officielle de l’opposition au sein des institutions. Une autre piste évoquée concerne l’évolution du système électoral, avec des propositions visant à introduire une dose de proportionnelle pour mieux refléter la diversité politique du pays.

Un calendrier constitutionnel sous haute tension

Le gouvernement a indiqué qu’un projet de révision pourrait être soumis au Parlement dans les mois à venir. Cependant, la Constitution impose des règles strictes : toute modification substantielle nécessite soit une majorité qualifiée des trois cinquièmes des députés, soit un référendum. Bien que le parti au pouvoir, Pastef, dispose d’une majorité confortable à l’Assemblée nationale, l’exécutif n’exclut pas la voie référendaire pour légitimer davantage la réforme et éviter les critiques d’un processus jugé trop vertical.

Cette perspective rend les consultations en cours d’autant plus cruciales. Une société civile mobilisée et une opposition impliquée dès l’amont pourraient atténuer les risques de polarisation lors de la campagne référendaire ou parlementaire. À l’inverse, une réforme menée sans concertation préalable risquerait de reproduire les tensions observées lors de la révision constitutionnelle de 2016, marquée par une abstention massive et des contestations populaires.

Dans les semaines à venir, la coalition citoyenne prévoit d’élargir ses échanges à l’ensemble des groupes parlementaires, y compris Pastef, ainsi qu’aux formations politiques non représentées à l’Assemblée nationale. L’enjeu est de taille : bâtir un socle de consensus minimal avant l’ouverture officielle du chantier législatif. Pour la capitale sénégalaise, la crédibilité de la promesse de refondation institutionnelle, portée depuis mars 2024, dépendra en grande partie de la qualité et de l’inclusivité de ce processus préparatoire.