Algérie : une offensive diplomatique et militaire pour contrer le Maroc au Sahel
L’Algérie relance ses liens avec Bamako et Niamey après des mois de tensions
Après une rupture diplomatique de quinze mois avec le Mali, Alger a choisi de tourner la page. La réouverture de son espace aérien aux appareils maliens et le retour des ambassadeurs des deux pays marquent un tournant. Cette normalisation, officialisée le 10 juillet, s’accompagne d’une volonté affichée de coopération renforcée entre les deux nations, notamment sur les questions de souveraineté et de non-ingérence. Une convergence que le premier ministre malien, Abdoulaye Maïga, a qualifiée de « totale » lors d’un échange avec Abdelmadjid Tebboune début août. Pour Alger, l’enjeu dépasse le simple rétablissement des relations bilatérales : il s’agit de réaffirmer son rôle central au Sahel, après des mois de recul face à l’ascension du Maroc.
Le rapprochement avec le Mali prend une dimension symbolique, car Bamako est au cœur de l’Alliance des États du Sahel (AES), un bloc en pleine expansion. La rupture entre les deux pays, consécutive à la dénonciation par Bamako de l’accord de paix de 2015 et à l’incident du drone algérien abattu près de Tinzaouaten en avril 2025, avait illustré l’érosion de l’influence algérienne. Son retour s’inscrit désormais dans une stratégie de reconstruction progressive de son leadership régional.
Niamey, nouveau terrain d’action de la diplomatie algérienne
Avec le Niger, l’Algérie va plus loin. Le 9 août, elle a livré quatre hélicoptères militaires (deux Mi-24V et deux Mi-171) aux forces nigériennes, accompagnés de munitions et de matériel de maintenance. Cette aide sécuritaire s’ajoute à un engagement économique concret : le forage du puits Kafra Sud-Est 1 et la première commercialisation conjointe du pétrole nigérien par Sonatrach et la Sonidep. Ces gestes, supervisés par le premier ministre algérien lors de sa visite à Niamey, démontrent une volonté de lier sécurité et développement.
Cette approche tridimensionnelle (militaire, énergétique et économique) permet à Alger de s’imposer comme un partenaire incontournable dans une région où les besoins en stabilité et en ressources sont criants. Le Niger, comme le Mali, est un maillon clé de l’AES, et son rapprochement avec Alger s’inscrit dans une logique de contre-offensive stratégique face à Rabat.
Le Sahel, théâtre d’une rivalité entre Alger et Rabat
La région est devenue le terrain d’une bataille d’influence entre l’Algérie et le Maroc. Les trois pays de l’AES (Mali, Burkina Faso et Niger) ont rompu avec plusieurs partenaires occidentaux et renforcé leurs liens avec Moscou, tout en développant leurs propres mécanismes de coopération. Cette recomposition offre à Alger une opportunité de revenir en force, mais elle doit composer avec la présence avancée du Maroc, qui mise sur des leviers variés : diplomatie, investissements, infrastructures et influence religieuse.
Les observateurs soulignent que le Maroc a su tirer profit du recul algérien. L’International Crisis Group notait déjà en 2024 que « Rabat a comblé le vide laissé par Alger ». Pour contrer cette dynamique, Alger déploie désormais une stratégie axée sur trois piliers : la sécurité, l’énergie et les infrastructures. Le gazoduc transsaharien et les projets pétroliers nigériens en sont des exemples concrets. Pourtant, cette reconquête reste marquée par une logique défensive, où la priorité est davantage d’empêcher le Maroc de gagner des positions que de proposer une offre propre aux pays sahéliens.
Une reconquête fragile, dictée par la pression marocaine
Le cas malien illustre cette fragilité. La normalisation de juillet intervient après une crise ouverte, marquée par des accusations réciproques et la saisine de la Cour internationale de Justice. Pourtant, le retour des ambassadeurs et la réouverture de l’espace aérien ouvrent la voie à une reprise du dialogue sur les enjeux sécuritaires et politiques. Le rôle du Niger, partenaire clé d’Alger, a été déterminant dans ce rapprochement. Une analyse des dynamiques régionales révèle que Moscou et Niamey ont joué un rôle de facilitateur dans ce processus.
Au Niger, la coopération s’accélère. La deuxième session de la commission mixte algéro-nigérienne en mars avait déjà acté un partenariat « stratégique et irréversible », couvrant l’énergie, la santé, les transports et les infrastructures. Les engagements concrets – livraison d’hélicoptères, forage de Kafra Sud-Est 1 – confirment cette volonté de matérialiser une alliance durable. Le Burkina Faso, bien que moins mis en avant, complète ce dispositif, même si les relations avec Ouagadougou restent moins visibles.
Le défi algérien : passer d’une logique de réaction à une stratégie proactive
Pour Alger, l’enjeu est désormais de transformer cette phase de rattrapage en une présence durable. Le Maroc, avec son avance diplomatique et économique, a déjà convaincu Bamako de soutenir son plan d’autonomie pour le Sahara, une décision qui touche au cœur de la rivalité entre les deux pays. Alger tente de limiter les dégâts en proposant des alternatives, mais sa politique sahélienne reste souvent perçue comme une réponse aux avancées de son voisin.
Cette approche défensive pourrait s’avérer insuffisante. Une puissance régionale durable doit pouvoir proposer une vision positive, au-delà de la simple compétition avec le Maroc. Le Sahel a besoin de stabilité, de développement et de sécurité – des domaines où Alger pourrait jouer un rôle clé, à condition de dépasser une logique purement réactive. La balle est désormais dans son camp pour faire de cette reconquête plus qu’une simple contre-offensive.