Le rôle invisible des femmes migrantes dans l’économie sénégalaise

Chaque 31 juillet, l’Afrique célèbre ses femmes à travers une journée chargée d’histoire et de symboles. En 2026, l’Union africaine a choisi de mettre en avant la gestion durable de l’eau et de l’assainissement, un enjeu crucial pour l’Agenda 2063. Pourtant, derrière ces objectifs ambitieux se cache une réalité moins souvent évoquée : au Sénégal, les femmes migrantes, qu’elles soient internes ou venues d’ailleurs, sont les piliers invisibles d’une économie qui ne les reconnaît que rarement. Leur travail, souvent informel et précaire, est essentiel au fonctionnement du pays, mais leur accès à des droits fondamentaux comme l’eau potable ou des sanitaires dignes reste un combat quotidien.

Des migrantes internes, premières actrices du quotidien sénégalais

Avant même de franchir une frontière, de nombreuses femmes sénégalaises quittent les zones rurales pour rejoindre Dakar ou d’autres villes. Leurs motivations ? La recherche d’opportunités économiques, mais aussi la quête d’eau. Dans de nombreuses régions, la collecte quotidienne de cette ressource vitale échoit aux femmes et aux filles, un fardeau qui limite leur accès à l’éducation et aux activités rémunératrices. Chaque année, des jeunes femmes migrent vers les centres urbains, où elles s’insèrent dans des secteurs comme le travail domestique, le commerce informel ou la restauration de rue. Selon l’ANSD, près de la moitié de la main-d’œuvre sénégalaise évolue dans l’économie informelle, avec une majorité de femmes. Pourtant, dans la seule agglomération dakaroise, elles sont moins de 42 % à occuper ces emplois précaires, souvent sans contrat ni protection sociale.

Ces migrantes internes, bien que sénégalaises, restent invisibles aux yeux des politiques publiques. Leur contribution à l’économie est immense, mais leur reconnaissance, elle, est quasi inexistante. Sans accès garanti à l’eau ou à des toilettes décentes, leur travail et leur dignité sont constamment menacés.

Le Sénégal, terre d’accueil et de défis pour les migrantes africaines

Le Sénégal n’est pas seulement un pays de départ : c’est aussi une terre d’accueil pour des milliers de migrants africains. D’après le dernier recensement général de la population, plus de 207 000 étrangers vivent au pays, dont près de 44 % de femmes. La majorité provient de la sous-région : Guinée, Mali, Guinée-Bissau, Gambie et Mauritanie. Dans certaines zones frontalières comme Kédougou, les ressortissants de ces pays sont même plus nombreux que les Sénégalais revenus s’y installer.

Pourtant, cette tradition d’hospitalité est aujourd’hui mise à mal par une rhétorique xénophobe croissante. Des discours politiques et médiatiques, inspirés parfois par des théories du complot comme celle du « grand remplacement », ciblent en particulier les communautés guinéennes peules. Ces attaques, qui rappellent les violences xénophobes d’Afrique du Sud, remettent en cause le droit du sol et durcissent les conditions de séjour pour les étrangers. Les femmes migrantes africaines, déjà vulnérables, deviennent des cibles privilégiées de cette hostilité, subissant harcèlement, exploitation et violence sans pouvoir se défendre, de peur d’aggraver leur précarité.

Une vulnérabilité redoublée par l’informalité et l’absence de statut

Les femmes migrantes, qu’elles soient sénégalaises en déplacement interne ou étrangères venues d’autres pays africains, cumulent des fragilités spécifiques. Beaucoup travaillent dans le secteur informel, comme domestiques ou commerçantes, sans contrat ni protection sociale. Leur accès à l’eau et à des sanitaires dignes dépend souvent de la bienveillance de leur employeur ou de leur réseau d’accueil. Lorsque la suspicion collective se retourne contre une communauté entière, ces femmes, qui évoluent dans l’espace public et domestique, deviennent les premières victimes de cette exclusion.

La xénophobie n’est jamais neutre : elle redouble pour les femmes migrantes les vulnérabilités déjà existantes, qu’il s’agisse de l’absence de statut protecteur, de l’informalité du travail ou de l’accès limité aux services essentiels. Sans une reconnaissance de leurs droits et de leur contribution, les objectifs de l’Agenda 2063 resteront hors de portée pour celles qui en ont le plus besoin.

CEDEAO et AES : un changement de règles aux conséquences dramatiques

Depuis le début de l’année 2026, les ressortissantes maliennes, burkinabè et nigériennes, qui bénéficiaient jusqu’alors de la libre circulation et du droit de résidence grâce au Protocole de la CEDEAO de 1979, voient leur situation se fragiliser. Les mécanismes institutionnels qui protégeaient leurs droits ont été remplacés par des déclarations politiques bilatérales, plus fragiles et révocables à tout moment. Pour une travailleuse domestique malienne ou burkinabè arrivée sans documents, cette situation signifie une précarité accrue : son droit de séjour dépend désormais de la bonne volonté des autorités, plutôt que d’un statut juridique stable.

Par ailleurs, le contexte sécuritaire au Sahel pousse de plus en plus de femmes maliennes à migrer vers le Sénégal. Il est crucial que la société civile et les syndicats surveillent de près l’accès de ces migrantes à des documents d’identité, à la santé et à l’éducation de leurs enfants. Leur assise juridique, autrefois protégée par un cadre multilatéral, est aujourd’hui menacée par des arrangements politiques fragiles.

Frontières coloniales et xénophobie : une lecture décoloniale du phénomène

Pour comprendre cette montée des tensions, il faut revenir aux frontières tracées lors de la Conférence de Berlin de 1884-1885. Ces frontières artificielles, qui ignorent les réseaux de parenté et de commerce locaux, continuent de diviser les peuples africains. Dans les États postcoloniaux, souvent fragiles, la politique de l’« autochtonie » est devenue un outil pour souder une identité nationale incertaine, au prix de l’exclusion de ceux qui sont perçus comme des étrangers, parfois après des générations de présence.

Cette logique, qui rappelle les violences xénophobes d’Afrique du Sud, s’accompagne d’une dimension genrée. Les féministes africaines comme Oyèronké Oyèwùmí et Amina Mama ont montré comment les catégories de genre ont été reconfigurées par la colonisation, puis réinvesties par les nationalismes postcoloniaux pour définir qui appartient légitimement à la nation. Les femmes migrantes, leur fécondité et leur présence dans les foyers comme domestiques deviennent alors un terrain privilégié de contrôle des frontières de l’appartenance. Leur accès à l’eau, à l’assainissement et à une vie digne est conditionné par leur statut administratif, révélant une hiérarchisation des droits qui reconduit, sous une forme nouvelle, les logiques coloniales.

L’eau et l’assainissement : des droits inégaux pour les femmes en migration

Le thème de l’eau et de l’assainissement choisi par l’Union africaine pour 2026 n’est pas anodin. Il touche directement à la condition des femmes en migration. Dans les quartiers périphériques de Dakar, où s’installent les migrantes internes comme les Africaines venues du Mali ou de Guinée, le raccordement à l’eau courante et à des toilettes décentes est souvent partiel. L’absence de ces services expose particulièrement les femmes et les filles à l’insécurité, surtout la nuit. Dans le secteur domestique, leur accès à l’eau et à des sanitaires dignes dépend entièrement de leur employeur, sans aucun droit du travail pour les y contraindre.

Une politique de l’eau qui ignorerait les réalités des migrantes, ou qui conditionnerait leur accès aux services essentiels à leur statut administratif, manquerait sa cible la plus vulnérable. Faire de la disponibilité durable de l’eau un objectif de l’Agenda 2063, c’est aussi reconnaître que la justice de genre et la justice sociale sont indissociables.

Une hospitalité à prouver : reconnaître le travail des migrantes

La Journée internationale de la femme africaine ne devrait pas se limiter à des hommages rituels. Elle doit être l’occasion de tirer une conclusion politique claire : sans les femmes migrantes, sénégalaises ou africaines, des pans entiers de l’économie de la sous-région s’effondreraient. Le Sénégal a une double responsabilité : protéger celles qu’il accueille et garantir à toutes les femmes, où qu’elles travaillent, un accès inconditionnel à l’eau et à des sanitaires dignes.

Une hospitalité qui s’arrête aux frontières, ou une politique de l’eau qui oublie les migrantes, serait un échec pour l’Agenda 2063. Il est temps de passer des mots aux actes : reconnaître leur contribution, protéger leurs droits et leur offrir les conditions pour vivre et travailler dignement.