Ouagadougou — Le 30 septembre 2022, une page s’est tournée au Burkina Faso avec la prise de pouvoir par le capitaine Ibrahim Traoré. Quatre ans plus tard, ce tournant politique continue de diviser : d’un côté, une stratégie de reconquête territoriale et une affirmation de souveraineté, de l’autre, un bilan humain accablant. Entre promesses militaires et accusations de violations des droits, le régime Traoré affronte une réalité complexe.
Une guerre sans fin : la sécurité, parent pauvre des ambitions militaires ?
Dès son arrivée au pouvoir, Ibrahim Traoré place la lutte contre les groupes djihadistes au cœur de son agenda. Le renforcement de l’armée et la création des Volontaires pour la défense de la patrie (VDP) visent à consolider l’action sécuritaire. Officiellement, des zones ont été reprises, et les capacités militaires auraient été décuplées.
Pourtant, les chiffres racontent une autre histoire. Selon l’ACLED, les attaques menées par les groupes armés persistent, notamment dans les régions du Nord et de l’Est. Les civils restent en première ligne : assassinats ciblés, enlèvements et déplacements massifs rythment le quotidien. L’État revendique des gains territoriaux, mais l’insécurité quotidienne prouve que la victoire n’est pas encore acquise.
Plus de deux millions de déplacés : le coût humain de la reconquête
Le déplacement forcé des populations illustre l’échec partiel de la stratégie sécuritaire. Fin 2025, plus de 2,06 millions de Burkinabè vivaient en situation de déplacés internes, selon le HCR. Derrière ces chiffres, des vies brisées, des familles dispersées, des villages vidés.
Mais le drame ne s’arrête pas aux mains des djihadistes. Human Rights Watch documente des violences attribuées aux forces gouvernementales et aux VDP. Entre 2023 et 2025, au moins 1 800 civils auraient péri dans des exactions parfois arbitraires. Une réalité qui interroge : une reconquête territoriale peut-elle justifier l’abandon de la protection des populations ?
Les VDP : entre soutien et abus
Les Volontaires pour la défense de la patrie, souvent présentés comme des héros locaux, cristallisent les contradictions du système. Officiellement, ils sont censés appuyer l’armée dans sa lutte contre les groupes armés. En pratique, des témoignages et des rapports attestent de leur implication dans des exactions contre des civils, parfois sous prétexte de complicité avec les djihadistes.
Liberté de la presse : l’ombre portée de la militarisation
Autre point noir du bilan Traoré : l’étau se resserre autour des médias. Dans un contexte de guerre, les autorités justifient les restrictions par la nécessité de maintenir l’ordre et le moral des troupes. Pourtant, les mesures prises vont bien au-delà.
En 2025, plusieurs journalistes ont été arrêtés, enlevés ou contraints de rejoindre l’armée, selon Reporters sans frontières (RSF). Parmi eux, Atiana Serge Oulon, directeur de L’Événement, symbolise cette répression. Officiellement présenté comme mobilisé au front, il aurait en réalité été détenu secrètement à Ouagadougou, comme l’a révélé une enquête en 2026.
L’enrôlement forcé, nouvel outil de contrôle ?
Human Rights Watch alerte sur une pratique de plus en plus répandue : l’enrôlement forcé de détracteurs du pouvoir. Journalistes, militants, opposants et même magistrats auraient été réquisitionnés pour servir dans des zones de combat, parfois sans possibilité de recours. Une méthode qui brouille les lignes entre mobilisation nationale et sanction politique, et qui soulève des questions sur le respect des droits fondamentaux.
Souveraineté versus libertés : le paradoxe du régime Traoré
Sur la scène internationale, Ibrahim Traoré affiche une volonté d’indépendance : rupture avec l’Occident, rapprochement avec la Russie et une alliance renforcée avec le Mali et le Niger au sein de l’Alliance des États du Sahel. Le gouvernement met en avant des projets de transformation locale des ressources, notamment dans le secteur minier.
Mais cette quête de souveraineté s’accompagne d’un recul des libertés. Arrestations arbitraires, exils forcés, disparitions : la société civile et les médias paient un lourd tribut. Les organisations de défense des droits humains dénoncent un espace civique de plus en plus restreint, où la critique est assimilée à une menace pour la sécurité nationale.
Quatre ans après : le Burkina Faso à la croisée des chemins
Quatre années de pouvoir militaire ont transformé le Burkina Faso. D’un côté, une armée renforcée, une volonté d’autonomie stratégique et des avancées économiques sectorielles. De l’autre, un pays marqué par des milliers de morts, des millions de déplacés et un climat de peur généralisé.
La question n’est plus seulement de savoir si le territoire sera un jour entièrement reconquis, mais de savoir à quel prix. Et si la militarisation, plutôt que de protéger les populations, ne les expose pas davantage ? Le défi pour Ibrahim Traoré reste entier : concilier sécurité et respect des droits, sans quoi le bilan de ces quatre années restera à jamais entaché.
