Tchad : déby joue-t-il son image avec le retour des militaires français ?
Un rapport publié le 8 juin 2026 a provoqué un vif débat en révélant que plusieurs officiers français sont de retour à N’Djamena depuis la mi-avril pour relancer la coopération militaire entre la France et le Tchad, moins de deux ans après la décision historique de mettre fin à la présence militaire française dans le pays, analyse l’expert Silas Wadingar.
Voici les principaux points de son analyse :
Selon ce document, bien que Paris affirme ne pas envisager de redéployer des forces permanentes au Tchad, la simple reprise de la coopération militaire et du partage du renseignement soulève de sérieuses questions sur les conséquences pour l’image du président Mahamat Idriss Déby Itno et la crédibilité du discours politique qu’il défend depuis son arrivée au pouvoir.
Un discours de souveraineté mis à l’épreuve
L’analyste politique et expert en sécurité rappelle que, dans les mois suivant le départ des troupes françaises, le président Déby a présenté cette décision comme une victoire de la souveraineté nationale et une reconquête de l’indépendance stratégique de l’État. Il l’a également associée à un discours prônant l’émancipation vis-à-vis des dépendances étrangères et le renforcement de partenariats équilibrés, en phase avec la dynamique panafricaine qui gagne du terrain dans la région.
Dès lors, la reprise de la coopération militaire avec Paris, même sous une forme limitée, pourrait être perçue comme un recul par rapport à l’une des décisions souveraines les plus emblématiques mises en avant par le régime. D’autant que les autorités tchadiennes ont à plusieurs reprises justifié la fin des accords militaires par l’absence de résultats concrets et par une forte pression populaire réclamant le départ des forces françaises.
Un risque pour le leadership régional du Tchad
Le même expert estime qu’au cours des deux dernières années, le Tchad a réussi à renforcer son image de puissance régionale influente dans le domaine sécuritaire, capable de faire face aux menaces grâce à la coopération avec ses voisins et à la diversification de ses partenariats internationaux. Le président Déby s’est également présenté comme un médiateur régional et un acteur clé des efforts de stabilisation au Sahel et en Afrique centrale.
Cependant, le retour sous le parapluie du renseignement français pourrait, selon lui, fragiliser cette image et donner l’impression que N’Djamena n’a finalement pas réussi à se défaire de son partenaire traditionnel, malgré les discours en faveur de l’autonomie stratégique.
L’expert souligne également qu’un élément fondamental ne peut être ignoré : la décision de mettre fin à la présence militaire française répondait aussi à une demande populaire exprimée lors de plusieurs manifestations réclamant le départ de la France du Tchad. Par conséquent, tout rapprochement avec Paris risque de mécontenter une partie importante de l’opinion publique, qui considérait le retrait français comme un acquis souverain à ne pas remettre en cause.
La France, ancien adversaire politique de Déby
L’expert estime que le paradoxe réside dans le fait que la France, qui revient aujourd’hui comme partenaire sécuritaire, a été, au cours des deux dernières années, l’une des principales sources de pression sur le régime de Déby.
En juillet 2024, des accusations visant le président tchadien et plusieurs membres de sa famille ont été relayées par la justice française dans le cadre d’enquêtes portant sur des soupçons de détournement de fonds publics et de dépenses liées à des hôtels de luxe, des véhicules haut de gamme et des tenues coûteuses. Ces dossiers ont été réactivés en mars 2026, accompagnés de spéculations récurrentes sur un éventuel gel d’avoirs et de comptes liés à la famille présidentielle.
Pour lui, le retour à une coopération avec un État ayant utilisé ses institutions judiciaires et médiatiques pour cibler personnellement l’image du chef de l’État soulève des interrogations légitimes sur le degré de confiance politique possible entre les deux parties.
Parallèlement, la France a accueilli à Nantes, en octobre 2025, le plus important rassemblement de l’opposition tchadienne politique et politico-militaire. Près d’une vingtaine d’organisations et de mouvements y ont participé pour coordonner leurs efforts politiques, diplomatiques et militaires face aux autorités de N’Djamena.
Paris a également joué un rôle notable dans l’affaire Succès Masra, notamment à travers l’implication d’avocats français dans sa défense, les démarches visant à faciliter son transfert vers la France pour des soins médicaux, ainsi que la médiatisation du dossier au sein du Parlement français et de diverses institutions européennes et internationales.
Entre nécessités sécuritaires et coût politique
Selon l’expert, personne ne nie que le Tchad fait face à des défis sécuritaires croissants dans la région du lac Tchad ainsi qu’à ses frontières orientales et septentrionales. Toutefois, la question qui se pose aujourd’hui est de savoir si les bénéfices sécuritaires potentiels d’un rapprochement avec Paris justifient le coût politique et symbolique d’une telle démarche.
Le président Déby a bâti une part importante de sa légitimité sur un discours centré sur la souveraineté, l’indépendance et le rejet de toute forme de dépendance étrangère. Toute reprise de la coopération militaire avec la France pourrait donc affaiblir la crédibilité de ce discours et offrir à ses adversaires politiques l’occasion de remettre en question la sincérité du projet souverainiste qu’il défend depuis plusieurs années.
Enfin, l’expert conclut en posant une question essentielle : comment justifier un retour vers un partenaire politique, médiatique et judiciaire qui a accueilli l’opposition, critiqué le régime et tenté d’exercer des pressions sur lui dans plusieurs dossiers, avant d’être à nouveau présenté à l’opinion publique comme un partenaire indispensable à l’avenir de la sécurité nationale ?