Recensement 2024 et élections marocaines : la bataille de la représentativité territoriale

Le Maroc entre dans une période charnière avec la publication des résultats du Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH) de 2024. Ces données, qui trahissent une métamorphose démographique sans précédent, posent un défi majeur pour l’organisation des élections législatives de 2026. Entre l’explosion des périphéries urbaines, le déclin relatif des cœurs historiques des villes et la stabilité relative des zones rurales, la répartition de la population a radicalement évolué en une décennie.

Inscription sur les listes électorales pour les législatives 2026

Les chiffres du RGPH 2024 sont éloquents : sur une population totale de 36,8 millions d’habitants, près de 23,1 millions résident désormais en milieu urbain, contre seulement 13,7 millions en zone rurale. Cette urbanisation accélérée, qui s’accompagne d’un exode des centres-villes vers les banlieues, interroge directement la pertinence du découpage électoral actuel pour les prochains scrutins.

Des déséquilibres criants dans la représentation parlementaire

Le système électoral marocain repose sur un double principe : l’adaptation des sièges à la démographie et la garantie d’une représentation minimale pour les zones moins densément peuplées. Or, cette logique engendre des écarts de représentativité vertigineux entre les circonscriptions.

Dans les provinces du Sud ou les zones peu peuplées, où le seuil minimal de deux sièges par province s’applique, chaque voix pèse bien plus lourd :

  • Aousserd : 2 992 habitants en âge de voter par siège
  • Tarfaya : 5 368 habitants par siège
  • Assa-Zag : 10 178 habitants par siège
  • Es-Semara : 19 712 habitants par siège
  • Boujdour : 20 185 habitants par siège

À l’opposé, les grandes métropoles et leurs banlieues, où la concentration de population est maximale, affichent des ratios inversement proportionnels :

  • Tanger-Assilah : 213 980 habitants en âge de voter par siège
  • Ménara (Marrakech) : 176 256 habitants par siège
  • Sidi Bernoussi (Casablanca) : 174 501 habitants par siège
  • Nouaceur (banlieue de Casablanca) : 155 172 habitants par siège
  • Inezgane-Aït Melloul : 151 978 habitants par siège

Un vote exprimé dans une province comme Aousserd ou Tarfaya a ainsi un poids électoral bien supérieur à celui d’un bulletin déposé à Tanger ou Marrakech. Cette asymétrie interroge sur l’équité du système actuel.

L’exode urbain et ses conséquences sur la carte électorale

Le RGPH 2024 met en lumière un phénomène de déconcentration urbaine sans précédent. Casablanca-Anfa, autrefois cœur démographique de la métropole, a perdu près d’un quart de sa population en dix ans, passant de 453 000 à 332 000 habitants. Pourtant, la circonscription conserve ses quatre sièges, soit un ratio de 68 707 habitants en âge de voter par siège.

En revanche, la province de Nouaceur, en périphérie de Casablanca, a vu sa population doubler pour atteindre 665 000 habitants. Avec seulement trois sièges, son ratio s’élève à 155 172 habitants par siège. Une situation similaire se retrouve autour de Rabat, où les circonscriptions centrales affichent des ratios bien inférieurs à ceux de leur périphérie en expansion, comme Skhirat-Témara avec 141 832 habitants par siège.

Si le découpage électoral n’est pas révisé, ces déséquilibres risquent de s’aggraver, creusant encore l’écart entre les zones en déclin démographique et celles en pleine croissance.

Les enjeux politiques d’un redécoupage électoral

Adapter la carte électorale aux réalités du RGPH 2024 implique des choix politiques délicats pour les élections de 2026. Sans augmentation du nombre total de députés, le ministère de l’Intérieur devra retirer des sièges aux circonscriptions en déclin, comme Casablanca-Anfa ou certains arrondissements de Rabat, pour les attribuer aux zones en expansion démographique.

Cette redistribution aura des répercussions directes sur la compétition électorale. Moins il y a de sièges à pourvoir dans une circonscription, plus les grands partis dominants (RNI, PAM, Istiqlal) bénéficient d’un avantage structurel, grâce à leurs moyens financiers et organisationnels supérieurs. À l’inverse, un nombre élevé de sièges favorise les formations politiques de taille modeste via le mécanisme du « plus fort reste ».

L’abstention urbaine et le poids des campagnes

Malgré l’urbanisation croissante, une part importante de l’électorat des grandes villes reste inscrite dans sa commune rurale d’origine, parfois pour conserver des réseaux d’influence locaux. Cette pratique explique les taux de participation exceptionnellement élevés dans les zones rurales, souvent supérieurs à 90 %, tandis que les grandes métropoles enregistrent des niveaux d’abstention records, dépassant parfois 70 % à 80 % dans certaines circonscriptions de classe moyenne.

Les campagnes d’inscription et de révision des listes électorales jouent un rôle clé dans ce contexte. Elles visent non seulement à enregistrer les nouveaux électeurs, mais aussi à corriger les erreurs d’adresse, à mettre à jour les données des citoyens ayant migré des centres urbains vers les banlieues, et à améliorer la fiabilité du fichier électoral avant le scrutin du 23 septembre 2026.

Stratégies politiques et défis pour 2026

Les données démographiques du RGPH 2024 soulèvent des questions stratégiques majeures pour les prochaines législatives. Deux enjeux se détachent particulièrement :

  • La remobilisation de la classe moyenne urbaine : touchée par l’inflation et estimant ne pas bénéficier des aides sociales ciblées, cette frange de la population s’était largement abstenue en 2021. Son éventuel retour aux urnes en 2026, qu’il s’agisse d’un vote de protestation ou en faveur de nouveaux acteurs politiques, pourrait bouleverser les équilibres actuels.
  • Le positionnement des forces politiques : les partis de la majorité devront défendre leur bilan économique dans un contexte post-inflationniste, tandis que l’opposition, notamment le PJD, tentera de capitaliser sur le mécontentement urbain et de reconquérir son électorat historiquement déçu.

Le défi pour les décideurs sera de concilier les réalités démographiques issues du RGPH 2024 avec le maintien des équilibres territoriaux. Si aucune révision officielle du découpage électoral n’a encore été annoncée, les nouveaux chiffres de population imposent un débat technique et politique incontournable pour les élections de 2026.