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Niger : l’embuscade d’Abala-Filingué annonce-t-elle un effondrement sécuritaire ?

Une patrouille du Groupe d’action rapide de surveillance et d’intervention (GARSI) a été prise pour cible, ce matin, dans le département d’Abala-Filingué. Le bilan provisoire est lourd : une quinzaine de militaires ont été tués sur place, parmi lesquels le capitaine Hassoumie et l’adjudant Djindagarey. Au-delà du deuil qui frappe à nouveau la nation nigérienne, une question s’impose avec une acuité brutale : le Niger peut-il encore enrayer la spirale dans laquelle il s’enfonce depuis l’arrivée au pouvoir du général Abdourahamane Tiani ? Cette attaque contre une unité d’élite n’est pas un accident de parcours, elle ressemble de plus en plus au symptôme d’un État qui perd la maîtrise de son propre territoire.

Une unité d’élite frappée en plein cœur du dispositif

Le GARSI est précisément le type de force que les autorités présentaient comme la réponse adaptée à la menace djihadiste : mobilité, renseignement, capacité de riposte rapide. Que des hommes aguerris, entraînés pour ce genre d’affrontement, tombent en si grand nombre dans le département d’Abala-Filingué interroge donc directement l’efficacité du dispositif mis en place. Une patrouille de ce niveau ne devrait pas pouvoir être surprise sans que quelque chose ait dysfonctionné en amont : renseignement, coordination, appui aérien ou couverture tactique.

Le sacrifice du capitaine Hassoumie et de l’adjudant Djindagarey illustre l’écart qui ne cesse de se creuser entre le discours officiel tenu à Niamey et la dureté du terrain. À mesure que les pertes s’accumulent, l’argument selon lequel les unités d’élite seraient épargnées par la dégradation sécuritaire perd toute crédibilité.

La promesse sécuritaire du CNSP à l’épreuve des faits

Lorsqu’il a renversé le président élu Mohamed Bazoum, le 26 juillet 2023, le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP) avait placé la restauration de la sécurité au sommet de ses justifications. La junte militaire promettait une riposte prompte et décapitante contre les groupes djihadistes, en s’appuyant sur une prétendue dégradation du front sécuritaire pour légitimer sa prise de pouvoir.

Près de deux ans plus tard, le constat est difficile à contourner. Loin d’endiguer la menace, l’arrivée du pouvoir militaire s’est accompagnée d’une désorganisation des forces armées, d’un affaiblissement de la chaîne de commandement et d’une exposition accrue des troupes, envoyées au front sans les moyens de renseignement, de surveillance et d’évacuation dont elles disposaient auparavant.

Que disent les chiffres de la violence depuis le coup d’État ?

Les données compilées par des observateurs indépendants spécialisés dans le recensement des conflits dressent un tableau préoccupant de la période de transition militaire :

  • Plus de 1 500 événements de violence politique ont été recensés à travers le pays depuis juillet 2023.
  • Plus de 5 800 morts, civils et militaires confondus, sont à déplorer sur la même période.
  • Une progression de plus de 40 % des victimes civiles lors des attaques directes durant les premiers mois qui ont suivi la prise de pouvoir, par rapport à la période antérieure.
  • Des pertes militaires d’un niveau rarement atteint : les embuscades de Koutougou, avec 17 morts, et de Tabatol, avec 29 morts, tout comme les drames récurrents dans les régions de Tillabéri et de Tahoua, rappellent la vulnérabilité persistante des Forces de défense et de sécurité (FDS).

Une zone des « trois frontières » de plus en plus disputée

Dans cet espace frontalier où se croisent les zones d’influence du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) et de l’État islamique au Grand Sahara (EIGS), l’État recule. L’attaque d’Abala-Filingué le confirme : les groupes armés s’en prennent désormais, sans retenue apparente, à des unités réputées parmi les mieux préparées du pays.

Isolement diplomatique : quel prix pour les forces armées ?

Comment un régime composé d’officiers supérieurs a-t-il pu laisser la situation sécuritaire se dégrader à ce point ? Une partie de la réponse se trouve dans une succession de choix stratégiques aux conséquences directes sur le terrain. En dénonçant unilatéralement ses accords de défense avec ses partenaires traditionnels, notamment la France et les États-Unis, le pouvoir dirigé par Tiani a privé l’armée nigérienne d’outils difficiles à remplacer : renseignement de haute précision, surveillance par drones longue portée et capacités d’évacuation sanitaire rapide.

Pour combler ce vide, Niamey a misé sur la création de l’Alliance des États du Sahel (AES) aux côtés du Mali et du Burkina Faso, tout en se tournant vers de nouveaux partenaires, au premier rang desquels la Russie. Mais à Abala-Filingué comme ailleurs dans le Tillabéri, l’effet concret de ce repositionnement demeure difficile à percevoir. Les drones de reconnaissance ne compensent pas un déficit d’anticipation tactique, et les soldats continuent de payer un tribut très lourd face à des assaillants mobiles et lourdement armés.

Pendant ce temps, une part considérable de l’énergie du pouvoir est absorbée par sa propre survie politique : poursuite des opposants, restrictions imposées à la presse, organisation de rassemblements de soutien. La protection des soldats et des populations reléguée au second plan devient, dans ce contexte, une question de plus en plus brûlante.

Dans le Tillabéri, les civils paient le prix le plus élevé

Si la mort d’officiers comme le capitaine Hassoumie endeuille l’armée, ce sont les habitants qui subissent de plein fouet l’abandon de l’État. Dans la région de Tillabéri, la terreur s’installe durablement : les groupes terroristes imposent la zakat, incendient les écoles, pillent les marchés et exécutent ceux qui refusent de se soumettre.

À cette insécurité s’ajoute une crise humanitaire de grande ampleur :

  • Plus de 450 000 personnes sont aujourd’hui déplacées à l’intérieur du Niger, après avoir fui leurs villages devant la poussée djihadiste.
  • Environ 3,3 millions de personnes vivent en situation d’insécurité alimentaire aiguë, aggravée par la fermeture des axes commerciaux et l’abandon des terres agricoles.
  • Des centaines d’écoles sont fermées, privant des dizaines de milliers d’enfants de toute perspective d’avenir.

Combien de temps le pouvoir pourra-t-il ignorer la réalité ?

L’attaque meurtrière contre le GARSI à Abala-Filingué ne peut plus être dissimulée derrière des slogans souverainistes ni attribuée à des boucs émissaires extérieurs. Elle expose au grand jour l’incapacité du général Tiani à honorer la promesse qui a servi de prétexte à son coup d’État : protéger les Nigériens et garantir l’intégrité du territoire national.

En abandonnant le capitaine Hassoumie, l’adjudant Djindagarey et leurs compagnons d’armes sur un champ de bataille où ils n’étaient pas soutenus à la hauteur de l’enjeu, le pouvoir militaire révèle ses limites. Une réévaluation en profondeur de la stratégie de défense, une remise à plat de la chaîne de commandement et un retour à la réalité du terrain apparaissent désormais comme des nécessités, et non comme des options. Car la légitimité d’un pouvoir ne se mesure pas à sa capacité à contrôler une capitale, mais à sa capacité à préserver la vie des soldats au front et des citoyens dans leurs villages. Sans cette remise en question radicale, le Niger risque de glisser encore un peu plus profondément dans l’abîme.