Mensonge économique au Sénégal : le procureur peut-il agir ?
Il est désormais établi que l’affaire de la prétendue dette cachée, révélée lors d’une conférence de presse par le Premier ministre Ousmane Sonko le 26 septembre 2024, constituait une grave tromperie. Des observateurs avertis avaient pourtant mis en garde, mais une machine de propagande a maintenu ces fausses allégations dans le débat public.
Aujourd’hui que l’intéressé reconnaît avoir déformé la vérité, et vu les conséquences néfastes sur la crédibilité du Sénégal, ses relations extérieures et le quotidien des Sénégalais, peut-on demander au procureur de poursuivre Ousmane Sonko pour haute trahison économique, diffusion de fausses nouvelles et mensonge ? Et d’étendre les poursuites à ceux qui ont entretenu ce mensonge ?
Pour y répondre, il faut distinguer la controverse politique de ses implications juridiques. Ce n’est pas seulement le contenu des déclarations qui compte, mais aussi la qualité de l’auteur, le cadre et les effets sur la confiance en l’État.
« Quand je parlais, je le faisais en tant que chef de parti politique. » Cette déclaration de Ousmane Sonko sur RFI et France 24 soulève une difficulté juridique majeure. Les accusations ayant affecté la perception de l’économie sénégalaise ne peuvent être réduites à de simples prises de position partisanes, car elles émanaient d’une autorité gouvernementale. En tant que Premier ministre, disposant de l’administration selon l’article 57 de la Constitution, il engageait l’autorité de l’État et pouvait influencer la confiance des partenaires extérieurs.
La séquence sur la dette dite « cachée » illustre cette ambiguïté. En affirmant s’être exprimé comme chef de parti, sans avoir « tous les leviers de l’État », Ousmane Sonko tente de replacer ses propos dans le registre de l’opposition. Mais cette justification doit être confrontée au cadre institutionnel : il s’agissait d’une conférence de presse gouvernementale avec le ministre-Secrétaire général, le ministre de l’Économie et celui de la Justice. Ce jour-là, la question de la dette a été présentée avec gravité et répétée dans des cadres institutionnels (Primature, Assemblée). Dans ces circonstances, la parole ne pouvait plus être assimilée à celle d’un simple responsable politique : elle relevait de la parole publique d’un Premier ministre et engageait l’autorité de l’État.
Après coup
La cohérence impose de distinguer deux plans : d’une part, la critique politique légitime sur des éléments vérifiables ; d’autre part, quand une accusation est portée dans un cadre institutionnel et affecte la confiance publique ou financière, elle doit être soutenue par des preuves solides. À défaut, elle expose à une responsabilité non seulement politique mais aussi institutionnelle. D’où la question de l’intervention du procureur pour diffusion de fausses nouvelles économiques.
Il convient d’examiner le rôle de la Cour des comptes. Si la controverse a été nourrie par des interprétations politiques, il faut revenir aux constats de l’institution de contrôle des comptes publics. Dans ce contexte, l’entretien de Mamadou Faye, prédécesseur de Abdoul Magib Guèye à la présidence de la Cour, relance la polémique. En affirmant que nulle part dans le rapport il n’est mentionné « dette cachée », l’ex-magistrat agit en médecin après la mort. Pendant deux ans, il a regardé Ousmane Sonko, en complicité avec Bassirou Diomaye Faye, entraîner le Sénégal dans un débat stérile sans réagir. Mamadou Faye aurait mieux fait de se taire. Mais revenant sur le rapport de février 2025, il rappelle que l’institution s’est limitée à des constats selon ses méthodes de contrôle. Il précise que le calcul du ratio dette/PIB a été effectué selon la méthode Tofe et la méthode budgétaire. Les deux approches auraient dû donner des résultats concordants si le tableau de passage avait été correctement utilisé.
Ainsi, l’absence de mention de « dette cachée » ne clôt pas le débat mais fragilise la qualification politique. Elle déplace le centre de la discussion : il ne s’agit plus seulement de savoir si des anomalies comptables existaient, mais si leur présentation publique a été exacte, proportionnée et juridiquement responsable.
La controverse autour de ce mensonge n’est pas neutre. En se prolongeant sans clarification ferme, elle a fragilisé la crédibilité financière du Sénégal, nourri l’incertitude des acteurs économiques et pesé sur les agences de notation. La responsabilité des acteurs publics doit être appréciée à l’aune des effets prévisibles de leurs déclarations, surtout quand elles concernent la dette, la sincérité des comptes publics et la capacité de l’État à honorer ses engagements.
Crédibilité financière de l’État
Cette analyse rejoint les mises en garde sur une communication gouvernementale imprudente : affaiblissement de la confiance des marchés, réaction négative des investisseurs, dégradation de la notation souveraine et augmentation du coût de l’emprunt. Ces effets réduisent les marges budgétaires, freinent l’investissement et pèsent sur l’emploi.
Après la publication du rapport de la Cour des comptes, l’enjeu n’était pas de transformer des dysfonctionnements administratifs en scandale politique, mais de déterminer leur nature, leur ampleur et leurs conséquences juridiques. Le rapport appelait d’abord une réponse administrative, budgétaire et institutionnelle : correction des procédures, amélioration de la traçabilité comptable et clarification des responsabilités.
Cette exigence de rigueur vaut pour toute déclaration économique spectaculaire susceptible d’engager la crédibilité de l’État. Elle vaut également pour l’affirmation de l’existence de 1000 milliards de francs CFA sur un compte attribué à un ancien dignitaire. Une telle déclaration, émanant d’un responsable public, doit être appuyée par des éléments vérifiables examinés par les juridictions compétentes. À défaut, elle alimente la confusion et affaiblit la confiance institutionnelle.
Demander au procureur de s’autosaisir ne se réduit pas à une controverse partisane. Cela renvoie à un principe : la parole publique, surtout gouvernementale, doit être proportionnée, vérifiable et compatible avec la stabilité institutionnelle. Quand des déclarations économiques affectent la crédibilité financière de l’État, il appartient aux institutions compétentes d’apprécier si elles relèvent du débat politique ordinaire ou justifient un examen juridique.
Au-delà de cette controverse, la question renvoie au rôle durable des institutions de contrôle. La crédibilité de la parole publique dépend de la capacité des organes compétents à produire des constats réguliers, lisibles et incontestables pour éclairer le débat démocratique.
Post-scriptum :
Le nouveau Premier président de la Cour des comptes coche toutes les cases, ce qui fait de sa nomination une consécration de sa carrière. Cependant, c’est un président de transition (il lui reste moins de trois ans avant la retraite), mais surtout de mission. Il doit relever quatre défis : la régularité dans la publication des rapports annuels ; le parachèvement de la réforme de la Cour pour l’aligner sur les standards internationaux ; l’ouverture aux métiers techniques (ingénieurs pétrole, gaz, infrastructures, expert-comptable, médecin spécialiste en santé publique), l’appui sur le vivier de compétences interne via un plan de carrière des vérificateurs, et l’ouverture aux citoyens pour une meilleure appropriation des missions ; enfin, le renforcement de la professionnalisation des métiers (certification des comptes et évaluation des politiques publiques).