Mali : le spectre de 2012 plane sur une nouvelle alliance djihadiste

Le Mali semble revivre un scénario familier : une coalition de circonstance entre des groupes djihadistes et des mouvements séparatistes, malgré leurs profondes divergences idéologiques. Ensemble, ils lancent des offensives contre des villes, notamment dans le nord du pays, avec pour objectif d’en prendre le contrôle.

Cette situation rappelle fortement les événements de 2012. Cependant, le contexte actuel, projeté en 2026, montre que les défis sécuritaires persistent et évoluent, ravivant les souvenirs d’une décennie passée où les forces françaises et les Casques bleus intervenaient pour contrer une rébellion similaire.

Récemment, des combattants islamistes et séparatistes ont mené des attaques coordonnées à travers le territoire malien. Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à al-Qaïda, a uni ses forces avec le Front de libération de l’Azawad (FLA), un groupe rebelle touareg luttant pour l’indépendance du nord du Mali. Cette alliance a revendiqué la prise de villes stratégiques comme Tessalit et Kidal, cette dernière ayant pourtant été reprise par la junte malienne et ses alliés russes de l’Africa Corps (anciennement Wagner) trois ans auparavant.

La question se pose : 2026 est-il une répétition de 2012 ? La junte militaire, qui a pris le pouvoir en 2020 en invoquant précisément l’urgence sécuritaire et la lutte contre le djihadisme, semble ne pas avoir tiré les leçons du passé. Face à cette escalade, des voix de l’opposition réclament un nouveau dialogue national, une initiative que le JNIM conditionne à un changement de régime.

Selon Ibrahim Yahaya Ibrahim, directeur de projet adjoint pour le Sahel au sein de l’International Crisis Group, ces offensives sont « sans précédent » et d’une « ampleur inégalée ». L’expert s’est montré surpris par la capacité du JNIM et du FLA à surmonter leurs différends idéologiques pour s’entendre, un point qui semblait être un obstacle majeur. Des questions comme l’imposition de la charia, promue par le JNIM, s’opposent en effet à l’orientation laïque du FLA.

Le journaliste Wassim Nasr, spécialiste de ces mouvements, indique cependant qu’un rapprochement était en cours depuis près d’un an. Les récentes attaques confirment la conclusion d’une entente stratégique. Il est possible que le JNIM ait accepté de laisser le contrôle des villes au FLA, se concentrant sur les zones rurales où la justice est déjà gérée par des religieux locaux.

Toutefois, un renversement complet du régime par la force ne semble pas être l’objectif, car ni le JNIM ni le FLA n’ont la capacité ou la volonté de conquérir tout le pays. Les attaques menées au sud et au centre, à Bamako, Mopti, Sévaré et Gao, visaient principalement à paralyser une contre-offensive rapide de l’armée malienne et de l’Africa Corps.

Le siège actuel de Bamako, couplé au blocus de carburant imposé par le JNIM depuis septembre 2025, doit être interprété comme un moyen de pression politique. L’objectif est de forcer l’ouverture de négociations pour un nouvel accord de paix, après l’échec des accords d’Alger de 2015, qui n’incluaient pas les djihadistes et n’ont jamais été pleinement appliqués.

En 2024, la junte a officiellement abandonné cet accord et a commencé à qualifier les indépendantistes de « terroristes », les poussant ainsi à trouver un ennemi commun avec les djihadistes.

Adib Bencherif, professeur à l’Université de Sherbrooke et spécialiste des conflits au Sahel, nuance l’idée d’un renversement du régime. Il suggère que ces groupes cherchent plutôt à établir une « forme d’union renouvelée » où chaque partie pourrait faire avancer ses propres priorités, sans nécessairement viser le contrôle total des zones rurales.

Une comparaison prudente avec la situation syrienne peut éclairer la stratégie du JNIM. En s’alliant avec des séparatistes, le groupe pourrait chercher à contrôler certaines régions, à l’instar de Hayat Tahrir al-Cham (HTC) en Syrie. Cette alliance pourrait signaler une transition idéologique pour le JNIM, qui pourrait modérer sa position sur la charia et se distancier d’al-Qaïda pour devenir un acteur politique incontournable dans la future stabilité du Mali.

« Du côté du FLA, on veut parler d’autonomie ou, en tout cas, de gouvernance singulière dans le nord du Mali », explique Adib Bencherif, que ce soit via une indépendance ou une forte décentralisation comme le prévoyait l’accord de 2015.

Cette alliance s’explique aussi par la radicalisation d’une partie des séparatistes. Après le départ des forces françaises et onusiennes, la junte a fait appel aux mercenaires russes. Les exactions commises par Wagner, devenu Africa Corps, notamment lors de la reconquête de Kidal en 2023, ont poussé de nombreux séparatistes, y compris ceux qui avaient soutenu l’accord de 2015, vers cette nouvelle coalition.

Adib Bencherif ajoute que les djihadistes pourraient, par la négociation, parvenir à instaurer un État islamique sans renverser la junte et sans imposer une version extrême de la charia.

Ces événements exercent une pression immense sur le pouvoir en place, affaibli par la mort de son ministre de la Défense, Sadio Camara. Le chef de la junte, Assimi Goïta, tente de rassurer, mais fait face à des revers militaires, au retrait russe du nord et au soutien limité de ses partenaires de l’Alliance des États du Sahel, le Burkina Faso et le Niger. La coopération régionale au sein de cette alliance africaine est mise à rude épreuve.

L’enjeu majeur, selon Adib Bencherif, qui a récemment échangé avec des experts de la région au Sénégal, réside dans le décalage entre le discours victorieux de la junte et la réalité sur le terrain pour les citoyens. Ce narratif patriotique, qui a justifié le coup d’État et l’expulsion des forces étrangères, commence à s’éroder.

« Tout cela est en train de s’essouffler. Il y a une lassitude et une peur qui s’installent. Les populations sont ouvertes à ce qu’on commence à discuter », rapporte-t-il. Bien que le soutien à la junte reste important, des critiques émergent.

Le problème est que le régime s’est enfermé dans son propre récit guerrier. Il est difficile d’imaginer comment une junte, qui a fondé sa légitimité sur une posture de fermeté et de victoire militaire, pourrait maintenant justifier l’ouverture de négociations sans perdre la face. Comme en 2012, la force militaire seule ne suffira pas à résoudre le conflit, mais un dialogue semble indispensable pour éviter une dégradation encore plus grave de la situation.