Le fiasco de Molodo annonce-t-il la fin du pari russe de la junte malienne ?

Une question taraude désormais Bamako : que reste-t-il de la promesse de souveraineté quand les hommes censés la défendre abandonnent leurs véhicules sur la piste ? Le 20 septembre 2026, sur l’axe poussiéreux reliant Diabali à Niono, la réponse s’est écrite dans le sang. À Molodo, dans la région de Ségou — une zone que le pouvoir central présentait comme verrouillée —, une patrouille mixte associant des militaires des FAMa et des paramilitaires russes de l’Africa Corps a été prise en étau par les combattants du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM, rattaché à Al-Qaïda).
Quelques minutes de fusillade auront suffi. Les recrues venues de Moscou ont retrouvé leurs réflexes : décrocher au plus vite et laisser sur place trois véhicules tout-terrain. Ces engins, abandonnés en bord de route sous l’objectif des assaillants, portaient le triangle stylisé qui identifie l’Africa Corps, cette déclinaison de l’ex-Wagner placée sous la tutelle directe du ministère russe de la Défense.
Pourquoi l’épisode de Molodo dépasse-t-il le simple revers tactique ?
Pour le régime du colonel Assimi Goïta, l’affaire ne se résume pas à un échec de plus dans une guerre d’usure qui échappe à son contrôle. Elle fonctionne comme un révélateur : celui d’un fiasco à la fois politique et sécuritaire, dont l’ampleur devient difficile à contester.
Après avoir écarté les forces françaises de l’opération Barkhane, poussé la MINUSMA vers la sortie et rompu avec fracas les accords de paix, la junte avait adossé toute sa légitimité à un engagement simple : reconquérir la souveraineté nationale et sécuriser l’ensemble du territoire en changeant de camp géopolitique. Face à une population épuisée par plus de dix ans d’instabilité, Bamako a présenté la diplomatie russe comme la solution miracle, assurant que les « instructeurs » de Moscou réussiraient là où les partenaires occidentaux n’avaient pas voulu ou pas pu aboutir.
Quatre ans de présence russe : quel bilan sur le terrain ?
Le verdict tombe, sans appel, quatre ans après les premiers déploiements de mercenaires au Mali. Le partenariat avec Moscou apparaît comme une illusion toxique dont la facture est lourde. Très loin d’éteindre la menace djihadiste, l’arrivée de la milice russe a nourri le recrutement des groupes armés oppositionnels et islamistes.
Une insécurité devenue mode de gouvernement
La propagande d’État ne suffit plus à masquer les faits. En dépit des communiqués triomphalistes signés depuis les bureaux climatisés de l’État-major, le pays ne s’est jamais porté aussi mal. L’insécurité, longtemps circonscrite aux confins désertiques du Nord, a contaminé le centre et enserre aujourd’hui la capitale. Les manifestations de cette pression sont multiples :
- des encerclements économiques qui étouffent les circuits d’approvisionnement ;
- des blocus routiers qui coupent les axes vitaux ;
- des attaques répétées contre les garnisons militaires.
L’embuscade de Molodo met en lumière une réalité brutale : les hommes de l’Africa Corps ne sont ni invincibles, ni attachés à la cause du peuple malien. Rémunérés à prix d’or par un État exsangue — qui puise dans des ressources publiques limitées et cède des concessions minières à des sociétés proches du Kremlin —, ces combattants se comportent davantage comme une garde rapprochée du régime que comme une force de libération. Sur le terrain, face à un adversaire mobile et parfaitement acclimaté, la brutalité aveugle a pris la place de la tactique. Les opérations conjointes FAMa-Russes, entachées de nombreuses accusations de bavures et d’exactions visant des civils, ont fini de creuser le fossé entre l’armée et les populations rurales.
Un pouvoir retranché peut-il encore protéger la Nation ?
En confiant la défense de leur propre territoire à des mercenaires qui fuient dès que le piège se referme, les officiers de la junte dévoilent la nature réelle de leur pouvoir : un régime de survie, bunkérisé dans la capitale, davantage préoccupé par son maintien que par la sauvegarde du pays.
Pour étouffer les contestations liées à cette dégradation sécuritaire et économique, la junte a mis en place un arsenal répressif inédit. Les voix critiques de la société civile sont réduites au silence, la presse indépendante est censurée ou pourchassée, et le moindre doute sur l’efficacité du « partenaire russe » est aussitôt assimilé à une haute trahison ou à une connivence avec l’ennemi.
Que disent les images des véhicules abandonnés ?
La propagande, elle, ne protège pas de la réalité du terrain. Les photos des trois véhicules frappés du logo de l’Africa Corps, délaissés par leurs équipages russes sur la route de Molodo, circulent déjà discrètement et sur les réseaux sociaux. Elles confirment ce que beaucoup de Maliens murmurent à voix basse : sous prétexte de combattre le néocolonialisme, la junte a échangé une dépendance imparfaite contre une sujétion ruineuse à une milice privée incapable d’assurer la paix.
Vers quelle issue ? L’impasse d’une fuite en avant
En s’obstinant dans cette fuite en avant idéologique et militaire, les dirigeants de Bamako ont enfermé le Mali dans une impasse. Faute de stratégie politique d’ensemble, sans réconciliation nationale et avec des troupes étrangères qui décrochent au premier coup de feu, l’État malien continue de se déliter, laissant un peuple meurtri entre les mains des extrémistes et des profiteurs de guerre.