Crise au Cameroun : l’armée se tribalise sans biya
Depuis 57 jours, le président camerounais Paul Biya, 93 ans, n’a plus été aperçu en public, alimentant les rumeurs sur son état de santé et plongeant le pays dans une incertitude politique sans précédent. Officiellement parti pour un « court séjour privé » en Suisse le 7 juin 2026, son absence prolongée coïncide avec une série de nominations militaires controversées, révélant une militarisation et une tribalisation croissante du pouvoir à Yaoundé.
Yaoundé sous tension : des décrets qui soulèvent des questions
En l’absence du chef de l’État, l’armée camerounaise connaît une réorganisation profonde. Cinq nouveaux généraux de brigade, un commandant de la Garde présidentielle et un major général de l’état-major ont été nommés par décret présidentiel, un processus qui, selon des observateurs, dépasse le simple remaniement administratif. Ces décisions, prises sans la présence visible de Paul Biya, alimentent les craintes d’une préparation de la succession par la force.
Le 3 août 2026, un décret (n°2026/265) a notamment nommé le général Beko’o Abondo Raymond Jean Charles à la tête de la Garde présidentielle, un poste clé chargé de la protection du président et de la sécurité de la Présidence. Cette nomination s’inscrit dans une série de changements qui verrouillent progressivement l’appareil sécuritaire du pays.
Une succession préparée dans l’ombre ?
Chaque nomination prise isolément pourrait sembler anodine, mais leur accumulation, leur calendrier et leur adoption en l’absence du président interrogent. « Personne ne peut procéder à de telles nominations au sein de l’armée hormis le chef de l’État », confie un colonel à la retraite sous anonymat. Ces décisions, prises sans attendre le retour de Paul Biya, renforcent l’idée d’une transition préparée en coulisses, voire d’une succession en marche.
Les clans du pouvoir s’affrontent dans l’ombre
À Yaoundé, deux factions s’opposent silencieusement pour le contrôle du pouvoir. D’un côté, le clan familial autour de Franck Biya, fils aîné du président, perçu comme l’héritier naturel du régime. De l’autre, le clan de la Première Dame, Chantal Biya, et de Ferdinand Ngoh Ngoh, secrétaire général de la Présidence, qui tente de consolider son influence. Cette rivalité, exacerbée par l’absence prolongée de Paul Biya, menace de plonger le Cameroun dans une guerre des clans aux conséquences imprévisibles.
La révision constitutionnelle de 2026, un piège institutionnel
Le 14 avril 2026, le Parlement camerounais a adopté une révision constitutionnelle rétablissant le poste de vice-président, censé garantir une succession automatique en cas de vacance du pouvoir. Pourtant, ce poste reste vacant, laissant le mécanisme de succession bloqué et plongeant le pays dans une impasse institutionnelle. Sans vice-président, toute procédure de succession est impossible, et l’incertitude persiste quant à la gouvernance du pays.
Le spectre d’une guerre ethnique plane sur le Cameroun
L’hypothèse d’une militarisation de la succession, couplée à une instrumentalisation ethnique de l’armée, rappelle des précédents historiques tragiques, comme au Rwanda en 1994. Au Cameroun, où les tensions ethniques existent, l’idée qu’une ethnie puisse s’imposer comme « propriétaire du pays » est un danger réel pour la cohésion nationale. « Nous sommes désormais dans la tribalisation et la militarisation de la succession : un chemin dont personne ne maîtrise l’issue », alerte l’analyste Jean-Pierre Bekolo.
L’opposition réclame des réponses
Face à cette crise, l’opposition, menée par le Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC) de Maurice Kamto, ne reste pas inactive. Des députés ont demandé au Conseil constitutionnel de constater la vacance du pouvoir, mais le mécanisme est bloqué sans vice-président. Le député Jean-Michel Nintcheu a lancé un avertissement clair : « Le Conseil constitutionnel doit constater la vacance au sommet de l’État ». Pourtant, sans solution constitutionnelle, le Cameroun reste dans une impasse institutionnelle.
Silences et suspicions : la crise s’aggrave
Pourquoi des nominations aussi sensibles ont-elles été prises en l’absence du président ? Pourquoi le gouvernement refuse-t-il de lever le voile sur l’état de santé de Paul Biya et son calendrier de retour ? Ces questions, posées par Jean-Pierre Bekolo, restent sans réponse. Les rumeurs de faux décrets, démenties par les autorités, alimentent les soupçons. Une hypothèse circule dans l’ombre : et si ceux qui signent ces décrets savaient déjà que le président ne rentrerait plus ?
Peut-on encore éviter l’embrasement ?
Le Cameroun est à un carrefour. Plusieurs leviers pourraient encore désamorcer la crise : une transparence totale sur l’état de santé de Paul Biya, un dialogue national pour apaiser les tensions communautaires, et surtout, la nomination urgente d’un vice-président pour sécuriser la succession. Sans ces mesures, le pays risque de basculer dans une instabilité politique et ethnique aux conséquences imprévisibles.
« L’histoire ne retiendra pas seulement les actes, mais aussi les silences et les aveuglements », écrit Jean-Pierre Bekolo. Le Cameroun a accepté l’inacceptable pendant 43 ans. Mais les Camerounais ne toléreront plus ceux qui jouent avec le feu dans l’ombre. « Arrêtez de jouer avec le feu ! Demain, il sera trop tard pour dire :