Cameroun : l’absence de Paul Biya pèse sur le risque politique avant une émission obligataire majeure

Le Cameroun s’apprête à lancer une opération de financement international d’envergure, avec un emprunt souverain de 690 millions de dollars (environ 400 milliards de FCFA) prévu pour cette année. Cet eurobond, partiellement aligné sur des critères ESG, intervient dans un contexte politique marqué par l’absence prolongée du président Paul Biya, un élément qui influence directement l’évaluation du risque par les investisseurs étrangers.

Officiellement en « séjour privé » en Suisse depuis le 7 juin 2026, le chef de l’État camerounais n’a plus été vu en public depuis cette date. Cette situation, qualifiée de « plus longue absence » depuis son accession au pouvoir en 1982, a alimenté des spéculations sur sa santé et sa capacité à assurer pleinement ses fonctions. Les autorités démentent fermement ces rumeurs, affirmant que le président travaille depuis Genève et que ces allégations relèvent de tentatives de déstabilisation.

Pourtant, ces déclarations n’ont pas suffi à apaiser les inquiétudes. L’opposition camerounaise réclame davantage de transparence, évoquant un possible vide institutionnel. Dans l’évaluation des marchés, ces incertitudes politiques s’ajoutent aux fondamentaux macroéconomiques et aux indicateurs budgétaires, jouant un rôle clé dans la perception du risque souverain du pays.

Les agences de notation alertent sur les risques politiques

Les craintes liées à la succession présidentielle ne sont pas nouvelles. Dès novembre 2024, Fitch Ratings soulignait que « l’instabilité politique et l’absence de plan de succession constituent des facteurs majeurs influençant la note souveraine du Cameroun ». L’agence avait alors maintenu la note B avec une perspective négative, citant la longévité au pouvoir de Paul Biya et les risques d’une transition désordonnée.

En mai 2025, Fitch confirmait cette analyse, évoquant « des tensions politiques croissantes » à l’approche des élections et une gouvernance budgétaire encore fragile. Moody’s, dans un rapport de février 2024, mettait quant à elle en garde contre les « risques de déstabilisation politique liés à l’absence de succession crédible », estimant qu’une transition chaotique pourrait entraîner des retards de paiement de la dette.

Standard & Poor’s avait également pointé, en mars 2025, la vulnérabilité du Cameroun en raison de la concentration du pouvoir entre les mains d’un président de 92 ans, candidat à un huitième mandat en octobre 2025. La réforme constitutionnelle d’avril 2026, ayant instauré un poste de vice-président, a légèrement atténué ces inquiétudes selon Fitch, tout en reconnaissant que « les risques persistent dans un environnement sociopolitique fragmenté ».

Les marchés réagissent déjà à ces incertitudes. En octobre 2024, une rumeur sur le décès de Paul Biya avait provoqué une baisse des obligations souveraines camerounaises en dollars, enregistrant trois séances consécutives de repli. Les analystes craignent qu’une crise de succession ne génère une forte volatilité sur les marchés, compromettant la capacité du pays à respecter ses engagements envers ses créanciers.

Des atouts pour séduire les investisseurs internationaux

Malgré ces défis, le Cameroun mise sur plusieurs leviers pour rassurer les investisseurs. L’opération obligataire s’appuie sur le soutien de partenaires stratégiques comme Matha Capital (conseiller financier), la Banque africaine de développement (BAD), l’Assurance pour le développement du commerce et de l’investissement en Afrique (ATIDI) et l’Africa Finance Corporation (AFC). Ces institutions multilatérales et panafricaines visent à renforcer la crédibilité de l’émission, en particulier auprès des acteurs de la finance durable.

Sur le plan économique, les perspectives restent encourageantes. Fitch anticipe une croissance moyenne de 3,7 % pour 2026 et 2027, ainsi qu’une baisse du ratio dette publique/PIB à 40,2 % d’ici 2027. Le pays a d’ailleurs réussi à lever 750 millions de dollars sur les marchés en janvier 2026 grâce à un eurobond largement souscrit. Cependant, les investisseurs continueront d’examiner attentivement la gestion des finances publiques, l’apurement des arriérés et la conclusion d’un nouveau programme avec le Fonds monétaire international.

L’absence prolongée de Paul Biya ajoute une couche d’incertitude supplémentaire. Sans remettre en cause la capacité du Cameroun à obtenir des financements, elle pourrait influencer les conditions d’emprunt et la perception globale du risque souverain. Une transition politique mal maîtrisée risquerait de peser lourdement sur la confiance des marchés, alors que le pays cherche à mobiliser des fonds essentiels pour son développement.