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Autosuffisance alimentaire au Burkina Faso : le don de 25 000 tonnes de blé russe remet-il en cause la souveraineté revendiquée ?

Comment un État peut-il proclamer haut et fort qu’il nourrit désormais sa population par ses propres moyens, tout en organisant une cérémonie officielle pour accueillir des milliers de tonnes de céréales venues de l’étranger ? C’est toute la contradiction qui s’est jouée ce mercredi 23 septembre 2026 à Ouagadougou, où les autorités de transition ont mis les petits plats dans les grands pour réceptionner 25 000 tonnes de blé offertes par la Fédération de Russie. Un geste présenté comme un partenariat stratégique, mais qui vient surtout rappeler l’écart entre le récit officiel de l’autosuffisance alimentaire au Burkina Faso et la réalité des assiettes.

Un décalage de plus en plus visible entre le verbe et les faits

Depuis des mois, le capitaine Ibrahim Traoré martèle que le pays approche du but : les offensives agropastorales porteraient leurs fruits, la « souveraineté retrouvée » permettrait enfin de se passer des autres. Pourtant, chaque nouvelle cargaison de céréales étrangères débarquée sur le sol burkinabè affaiblit un peu plus cette démonstration.

La mécanique est connue : on met en scène la politique nationale pour mieux dissimuler une crise agricole de fond. La perte de contrôle sur de vastes espaces ruraux, l’abandon forcé des parcelles cultivables par les populations déplacées et la pression sur les zones encore exploitables pèsent lourdement sur la production. Dans ce contexte, affirmer que le pays n’a plus besoin de quiconque pour assurer sa sécurité alimentaire relève davantage de la communication que du constat.

Des greniers nationaux encore tributaires des navires de la mer Noire

Si l’autosuffisance relevait d’une réalité tangible plutôt que d’un slogan, les réserves nationales suffiraient à approvisionner les villes et les camps de déplacés. Or les responsables continuent d’attendre des bateaux chargés de grain. Reconnaître la fin de la dépendance tout en ouvrant grand les portes à des livraisons d’urgence : la séquence interroge, pour ne pas dire qu’elle se contredit d’elle-même.

Un « don » aux contours financiers soigneusement flous

L’étiquette humanitaire ne doit pas tromper. Derrière la générosité affichée et le partenariat revendiqué avec Moscou, plusieurs observateurs décèlent une opération bien plus calculée qu’altruiste. Le vocabulaire diplomatique du « don gratuit » fonctionne comme un paravent : dans les faits, il s’agirait plutôt d’un achat dissimulé ou d’un échange aux implications politiques lourdes.

La logique est simple à reconstituer. En livrant du blé, la Russie consolide son influence géopolitique, sécuritaire et économique sur le pays. En retour, elle obtiendrait des concessions dans le secteur minier, notamment sur des gisements d’or, des contrats économiques avantageux et un alignement diplomatique sans nuance. Le grain n’est donc pas offert : il se paie en marges de manœuvre abandonnées.

Une facture réglée indirectement par les Burkinabè

Ces 25 000 tonnes de blé ont un coût, et ce coût n’est pas seulement symbolique. Il se traduit par une dépendance extérieure accrue et par des concessions qui engagent l’avenir du pays. Présenter ce transfert comme un acte de solidarité désintéressée revient à masquer une note politique que les citoyens finissent par acquitter, sous une forme détournée.

La diplomatie de la gamelle ou l’inversion des valeurs

Faire d’une opération de ravitaillement extérieur un symbole de souveraineté constitue un renversement pour le moins paradoxal. Un peuple réellement souverain produit ce qu’il consomme sur son territoire, à l’abri de ses propres forces de sécurité. Tant que les discours de rupture du capitaine Ibrahim Traoré se heurteront aux sacs de blé importés pour répondre à l’urgence, la souveraineté alimentaire revendiquée restera ce qu’elle est aujourd’hui : une construction rhétorique, aussi séduisante dans les allocutions qu’éloignée des réalités du terrain.

La question posée par cette livraison dépasse d’ailleurs le seul cas burkinabè. Elle concerne toute la région du Sahel, où les ambitions d’émancipation alimentaire peinent à résister aux logiques de dépendance et aux rapports de force internationaux. Le débat n’est plus de savoir si le Burkina Faso peut nourrir sa population, mais à quel prix — et au bénéfice de qui — il accepte de s’approvisionner ailleurs.