Tourisme au Sahara occidental : le Maroc mise sur les visiteurs pour renforcer son emprise

Tourisme au Sahara occidental : le Maroc mise sur les visiteurs pour renforcer son emprise

Deux vacanciers européens profitent de chaises longues au bord de la plage du Sahara occidental tandis qu'un autre s'adonne au kitesurf dans les eaux atlantiques

En mars dernier, une communication de la compagnie aérienne Ryanair a retenu mon attention : un message promotionnel vantant une « aventure marocaine » à venir. L’objectif ? Attirer les voyageurs vers Dakhla, une cité côtière balayée par les vents, située à la frontière entre le désert du Sahara et l’océan Atlantique.

Pour rejoindre cette destination, un détour par Madrid s’impose. Pourtant, depuis la capitale espagnole, les billets aller-retour vers Dakhla commencent à moins de 30 euros. Une aubaine qui s’accompagne d’une offre d’hébergement variée, allant des auberges modestes aux complexes haut de gamme, tous mettant en avant ce territoire comme une pépite méconnue du Maroc.

Cependant, derrière cette stratégie marketing se cache une réalité géopolitique complexe. Dakhla se trouve en effet au cœur du Sahara occidental, un territoire classé par l’ONU comme « non autonome », c’est-à-dire privé de capacité d’autogouvernement. Pourtant, près de 80 % de cette région est sous administration marocaine, qui la considère comme ses « provinces du Sud ».

Malgré les pressions de l’ONU pour organiser un référendum d’autodétermination – un scrutin qui n’a jamais eu lieu –, le Maroc maintient son contrôle sur ce territoire disputé depuis plus de cinq décennies. Les Sahraouis, peuple autochtone, n’ont jamais pu exercer leur droit à choisir leur avenir politique.

Un essor touristique alimenté par des investissements massifs

Le gouvernement marocain a récemment accentué ses efforts pour développer le tourisme dans cette zone. Les résultats sont visibles : entre 2019 et 2025, le nombre de visiteurs a bondi de plus de 50 %, passant de 490 297 à 743 133 touristes, selon les statistiques officielles. Cette croissance s’explique en partie par l’augmentation des liaisons aériennes. Outre la Royal Air Maroc, des compagnies comme Ryanair, Transavia France et Binter Canarias proposent désormais des vols directs depuis Madrid, Paris ou les îles Canaries.

Tom Ruck, un touriste britannique de 29 ans, a récemment effectué le voyage. « Beaucoup d’hôtels sont encore en construction, et les lieux étaient très peu fréquentés », confie-t-il. Il note la présence de quelques familles en vacances, mais ressent une impression de début de développement. Son passeport arbore un tampon marocain, et il confirme que le drapeau du Maroc flotte sur la ville.

Cette offensive touristique s’inscrit dans une stratégie plus large visant à normaliser la présence marocaine dans la région. Les autorités locales misent sur l’attractivité économique pour consolider leur emprise territoriale, malgré l’absence de reconnaissance internationale unanime.

Des acteurs internationaux pris dans un débat juridique

Des associations de défense des droits humains et des juristes alertent sur les risques liés à la promotion du Sahara occidental comme une destination marocaine. Selon eux, cette approche biaise la perception publique et favorise la légitimation de l’occupation territoriale, en contradiction avec le droit international.

Erik Hagen, membre du groupe Western Sahara Resource Watch, souligne que les entreprises commercialisant le Sahara occidental comme une partie du Maroc « risquent de contribuer à distordre la compréhension du droit international ». Il ajoute que cela pose « de sérieuses questions sur leur responsabilité et leur devoir de diligence dans des territoires occupés illégalement ».

Les plateformes de réservation en ligne ne sont pas épargnées. Expedia, Booking.com et Trivago indiquent systématiquement que les hébergements au Sahara occidental se situent au Maroc. Booking.com précise qu’en cas de conflit ou de région contestée, elle ajoute des informations pour permettre aux voyageurs de « faire un choix éclairé » et les invite à consulter les avis officiels de leur gouvernement. Expedia n’a pas répondu à nos sollicitations, tandis que Trivago n’a pas encore communiqué.

Le Dr Andrea Maria Pelliconi, experte en droit international à l’université de Southampton, met en garde : « Les entreprises doivent clairement distinguer le Sahara occidental du Maroc. Sans cela, elles s’exposent à des poursuites pour violation du droit international, du droit à l’autodétermination des Sahraouis, et à des questions de protection des consommateurs et de concurrence équitable au regard du droit européen. »

Certains acteurs ont déjà ajusté leur position. Airbnb, sous la pression de campagnes militantes, a récemment retiré toute référence au Sahara occidental comme une destination marocaine.

Un territoire au cœur d’un conflit historique

Le Sahara occidental fut une colonie espagnole jusqu’en 1976. À l’époque, le Maroc en a revendiqué la souveraineté, déclenchant un conflit armé avec le Front Polisario, mouvement indépendantiste sahraoui. Un cessez-le-feu, négocié sous l’égide de l’ONU en 1991, prévoyait l’organisation d’un référendum d’autodétermination. Cependant, ce scrutin n’a jamais eu lieu.

Aujourd’hui, le Front Polisario contrôle une bande étroite à l’est du territoire. Son représentant au Royaume-Uni et en Irlande, Sidi Breika, dénonce l’utilisation du tourisme comme un outil pour imposer un « fait accompli ». Il affirme que la majorité des visiteurs « ne saisissent pas pleinement la complexité de la situation » et que « tout projet mené dans ce territoire occupé viole le droit inaliénable du peuple sahraoui à l’autodétermination et à l’indépendance, reconnu par l’ONU ».

Breika révèle que le Polisario surveille de près les activités de Ryanair et envisage des actions en justice. En octobre, le Conseil de sécurité de l’ONU a soutenu le plan marocain d’autonomie pour le Sahara occidental, tout en prolongeant de 12 mois le mandat de sa mission de paix dans la région. Cette décision s’inscrit dans une dynamique diplomatique récente, notamment impulsée par les États-Unis, qui ont reconnu la souveraineté marocaine sur le territoire en 2020, en échange de la normalisation des relations entre le Maroc et Israël.

Pourtant, la communauté internationale n’a toujours pas tranché. Le droit international exige une solution politique consensuelle, sous supervision onusienne. Le Front Polisario rejette catégoriquement la proposition d’autonomie avancée par le Maroc.

Breika conclut avec fermeté : « Le Maroc doit comprendre qu’investir dans le tourisme ou dans des projets économiques ne saurait remplacer la volonté du peuple sahraoui ni son droit fondamental à décider de son avenir. »