Parlement de l’alliance des états du Sahel : une avancée sans légitimité démocratique ?
Un Parlement confédéral inauguré à Niamey pour incarner la souveraineté sahélienne
La capitale du Niger, Niamey, a accueilli un événement historique il y a quelques semaines : la mise en place officielle du Parlement confédéral de l’Alliance des États du Sahel (AES). Cette institution, composée de 45 députés (15 par pays), marque une étape symbolique pour les trois nations membres — le Burkina Faso, le Mali et le Niger — qui ont choisi de tourner le dos à la CEDEAO. Dès son installation, ce Parlement a adopté son règlement intérieur et lancé trois commissions dédiées à la défense, à la diplomatie et au développement. L’objectif affiché ? Construire une intégration régionale autonome, loin des pressions extérieures.
Sur le papier, l’initiative semble audacieuse. Après tout, ces trois pays ont décidé de s’unir pour façonner leur propre avenir, sans compter sur les institutions traditionnelles du continent. Mais derrière les discours sur la souveraineté retrouvée se cache une réalité plus complexe : comment garantir la représentativité d’une assemblée lorsque ses membres ne sont pas désignés par des élections libres ?
Une architecture institutionnelle copiée sur celle de la CEDEAO
L’AES s’est construite en opposition à la CEDEAO, dénonçant son manque de proximité avec les populations et son excès d’ingérence. Pourtant, le modèle confédéral choisi reprend étrangement les codes de l’organisation qu’elle critique. Comme la CEDEAO, l’AES mise sur une assemblée régionale pour incarner l’intégration, avec des députés désignés par les parlements nationaux plutôt que par les citoyens.
La différence majeure réside dans la légitimité de ces représentants. La CEDEAO, bien que critiquée, fonctionne avec un Parlement élu au suffrage universel direct (au moins en théorie). L’AES, elle, repose sur une désignation interne, dans un contexte où les transitions militaires se prolongent au Burkina Faso, au Mali et au Niger. Comment justifier que des députés, dont la légitimité ne provient pas du vote populaire, puissent prétendre incarner la volonté des peuples sahéliens ?
Le Burkina Faso, un cas emblématique de l’affaiblissement démocratique
Le pouvoir militaire burkinabè, issu du coup d’État de 2022, a clairement affiché son mépris pour les mécanismes démocratiques. En avril 2026, le capitaine Ibrahim Traoré a publiquement invité les Burkinabè à « oublier la démocratie », jugeant ce système inadapté au pays. Entre-temps, les partis politiques ont été dissous, les élections reportées sine die, et l’espace politique rétréci comme peau de chagrin. Dans ce contexte, comment croire que les députés de l’AES représentent autre chose que les intérêts d’une junte ?
Au Mali et au Niger, des transitions militaires qui s’éternisent
Le Mali, après deux coups d’État en 2020 et 2021, reste sous l’emprise des militaires. Les élections promises pour 2024 ont été repoussées, et la junte maintient son emprise sur les institutions. Quant au Niger, où le pouvoir a basculé en 2023, la transition annoncée comme temporaire s’éternise, sans perspective claire de retour à l’ordre constitutionnel.
Dans ces trois pays, la souveraineté invoquée par l’AES semble se limiter à une indépendance vis-à-vis de l’extérieur, sans garantie de libertés pour les citoyens. Une démocratie de façade peut-elle vraiment servir de socle à une intégration régionale ?
Souveraineté nationale vs souveraineté citoyenne : le grand dilemme
L’AES brandit le terme de souveraineté comme un étendard, évoquant tour à tour la souveraineté politique, économique, monétaire et militaire. Mais cette rhétorique occulte une question cruciale : que vaut une souveraineté nationale si les peuples n’ont ni voix au chapitre, ni droit de regard sur leurs dirigeants ?
Un Parlement régional, aussi structuré soit-il, ne peut prétendre représenter les aspirations des populations sahéliennes si celles-ci n’ont pas la possibilité de choisir leurs représentants. Comment un député peut-il défendre les intérêts des citoyens s’il n’a pas été élu par eux ? Et comment une Confédération peut-elle être légitime si elle ignore les libertés fondamentales, comme la liberté de la presse ou le multipartisme ?
Les populations du Sahel ne manquent pas de défis concrets : insécurité endémique, pauvreté, déplacements massifs, effondrement des services publics. Dans ce contexte, une institution comme le Parlement de l’AES doit-elle primer sur les besoins immédiats des citoyens ? Une commission confédérale peut-elle remplacer une école détruite ou un hôpital manquant de personnel ?
Le Togo, un acteur à surveiller dans la recomposition régionale
Si le Togo n’est pas membre de l’AES, son évolution politique récente mérite une attention particulière. Depuis 2024, le pays a basculé vers un régime parlementaire, où le pouvoir exécutif est désormais concentré entre les mains du président du Conseil des ministres — un poste occupé par Faure Gnassingbé depuis mai 2025. Cette réforme a été critiquée par l’opposition, qui y voit un moyen de contourner les limites présidentielles et de prolonger le règne de la famille Gnassingbé, au pouvoir depuis 2005.
Les tensions sociales se sont intensifiées en juin 2025, lorsque des manifestations contre la réforme constitutionnelle ont été réprimées dans le sang. Les restrictions sur les réseaux sociaux et les arrestations de militants se sont multipliées, tandis que la presse indépendante fait face à des pressions croissantes. En juillet 2026, des Togolais réclamaient toujours le retour à l’ancienne Constitution, dénonçant une concentration excessive du pouvoir.
L’arrestation de journalistes étrangers en 2026 a encore alimenté les craintes sur l’environnement médiatique au Togo, où RFI et France 24 sont toujours interdites de diffusion. Si Lomé n’est pas membre de l’AES, son modèle politique interroge : peut-il servir de référence pour les autres pays de la région ?L’AES peut-elle choisir une voie différente ?
Le Parlement de l’AES est peut-être un pas vers une intégration régionale autonome, mais il n’est qu’une première étape. La véritable épreuve sera de savoir si cette institution saura évoluer vers plus de transparence et de responsabilité. Les juntes militaires au pouvoir ont-elles la volonté — ou même la capacité — de bâtir une démocratie authentique ?
L’histoire jugera moins les cérémonies inaugurales que la capacité de l’AES à placer le citoyen au cœur de son projet. Une Confédération peut-elle être souveraine si elle nie les droits fondamentaux de ses populations ? Peut-elle être légitime si elle reproduit les mêmes travers que les institutions qu’elle critique ?
Le vrai défi pour le Sahel n’est pas de créer des assemblées, mais de garantir que celles-ci servent les peuples — et non l’inverse. La souveraineté ne se décrète pas : elle se construit avec la participation active des citoyens. Sans cela, l’AES ne sera qu’une copie institutionnelle, sans âme ni ambition démocratique.