En Centrafrique, la sécurité se monnaye-t-elle désormais en or ? Depuis plusieurs années, des réseaux liés à l’ancien groupe Wagner – aujourd’hui restructuré sous l’égide de l’Africa Corps – auraient bâti un empire économique estimé à plus de 400 millions de dollars de revenus annuels. Entre protection des régimes, exploitation aurifère et activités commerciales controversées, ce modèle interroge directement les partenariats que Moscou propose aux pays de l’Alliance des États du Sahel (AES).
Centrafrique : l’or, contrepartie d’une protection militaire
Le cas centrafricain illustre une réalité complexe : la présence de combattants russes, officiellement déployés pour sécuriser le régime, s’accompagne d’un accès privilégié aux ressources du pays. À Bangui, où Wagner s’est imposé comme un acteur clé depuis 2018, les activités économiques du réseau – estimées à 250 millions de dollars pour la seule exploitation aurifère – soulèvent des questions sur la transparence des contrats et l’équité des bénéfices reversés à l’État. Environ 500 combattants russes seraient encore présents dans le pays, bien après la mort d’Evgueni Prigojine en août 2023.
Un système où sécurité et économie s’entremêlent
Le modèle attribué à ces réseaux repose sur une imbrication des rôles : protection du pouvoir, opérations militaires, et contrôle de secteurs économiques stratégiques. Pour un gouvernement confronté à des insurrections, un partenaire capable d’agir rapidement peut sembler indispensable. Mais lorsque ce partenaire développe en parallèle des intérêts miniers, commerciaux ou logistiques, les priorités risquent de diverger. La sécurisation du territoire ne coïncide pas toujours avec la défense des intérêts nationaux.
Les enquêtes disponibles évoquent également d’autres activités controversées, comme le commerce d’armes, d’alcool, ou même de médicaments détournés, renforçant l’opacité d’un système où le contrôle démocratique devient illusoire. Ces pratiques ne sont pas anodines : elles illustrent comment une présence militaire peut se muer en une emprise économique difficile à démanteler.
L’AES face au précédent centrafricain : quels enseignements ?
Le Mali, le Burkina Faso et le Niger, membres de l’Alliance des États du Sahel, suivent avec attention les développements en Centrafrique. Confrontés à la montée des groupes jihadistes et à des tensions croissantes avec leurs anciens partenaires occidentaux, ces pays ont choisi de renforcer leur coopération avec la Russie. Mais le modèle centrafricain, où sécurité et or s’échangent, n’est pas forcément transposable tel quel. Il mérite pourtant d’être étudié à la lumière des risques qu’il révèle.
À Bamako, Ouagadougou ou Niamey, les questions se multiplient : quelles sont les contreparties économiques des contrats militaires ? Comment garantir que les ressources naturelles, comme l’or, profitent aux populations plutôt qu’à des réseaux privés ? Et surtout, comment éviter que la sécurité ne devienne un levier d’influence au service d’intérêts étrangers ?
Sécurité et souveraineté : un équilibre fragile
Le vrai défi pour l’AES n’est pas de choisir entre Moscou et l’Occident, mais de s’assurer que toute collaboration militaire soit encadrée par des garanties claires. Cela passe par la transparence des contrats, un contrôle indépendant des opérations, et une répartition équitable des revenus issus des ressources naturelles. Sans ces garde-fous, le risque est double : voir la sécurité du pays dépendre de réseaux incontrôlables, et assister à l’épuisement de sa souveraineté au profit d’intérêts privés.
Les exemples maliens et burkinabè montrent déjà que les partenariats sécuritaires avec la Russie s’accompagnent de controverses. Au Niger, où les tensions avec Paris et Washington se sont accentuées, l’attrait pour Moscou s’est aussi traduit par des interrogations sur les modalités d’intervention et les coûts réels de cette coopération. Dans ce contexte, la vigilance est de mise : un allié militaire peut vite devenir un acteur économique dominant, sans que les contreparties ne soient ni justes ni équilibrées.
Moscou, entre stratégie militaire et appétit minier
Depuis le putsch avorté d’Evgueni Prigojine en juin 2023, Moscou a tenté de reprendre le contrôle des activités extérieures de Wagner, notamment via l’Africa Corps. Pourtant, les réseaux économiques naguère liés à Wagner semblent avoir survécu, voire prospéré, grâce à des relais locaux et des accords informels. En Centrafrique, ces connexions auraient permis à Pavel Prigojine – fils du défunt oligarque – de préserver une partie de l’héritage paternel, malgré la restructuration officielle.
Cette situation révèle une tension centrale dans la stratégie russe : d’un côté, l’État cherche à centraliser et encadrer ses opérations militaires à l’étranger ; de l’autre, des acteurs comme les anciens cadres de Wagner conservent des intérêts économiques et des alliances locales difficiles à dénouer. Pour les pays africains, cela signifie que même une coopération « officielisée » peut cacher des logiques de profit et de domination.
L’or, une monnaie d’échange aux conséquences durables
Lorsque la sécurité se négocie contre l’accès aux ressources, la souveraineté d’un État se fragilise. L’exploitation de l’or en Centrafrique – et potentiellement dans d’autres pays du Sahel – devient alors bien plus qu’un enjeu économique : c’est un symbole des rapports de force qui se jouent entre partenaires. Les contrats signés, les concessions minières octroyées, et les revenus générés doivent être scrutés avec la plus grande attention. Car derrière chaque once d’or exportée se cache une question de pouvoir : qui en bénéficie ? Qui décide ? Et à quel prix ?
Conclusion : sécurité et souveraineté, peut-on les concilier ?
Le modèle centrafricain n’est pas une fatalité, mais un avertissement. Pour les pays du Sahel, l’enjeu est double : sécuriser leur territoire sans sacrifier leur autonomie décisionnelle, et exploiter leurs ressources sans tomber dans le piège d’une dépendance économique. Cela suppose des mécanismes de contrôle renforcés, une transparence totale sur les contrats, et une évaluation rigoureuse des résultats obtenus.
La coopération avec la Russie – ou tout autre partenaire extérieur – doit être évaluée à l’aune de ses bénéfices concrets pour les populations : amélioration de la sécurité, respect des droits humains, et développement économique durable. Car au final, la vraie mesure d’un partenariat ne se réduit pas à la présence de mercenaires ou à la signature de contrats miniers. Elle se juge à l’aune de la souveraineté préservée et des ressources qui profitent réellement aux citoyens.
