Niger : quand la disparition des journalistes bascule dans l’inconnu

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Niamey, Niger — Le 31 août 2026, Moussa Kaka, directeur général de Radio-Télévision Saraounia et figure emblématique du journalisme nigérien, quitte son bureau en fin de journée. Il ne rentrera jamais à son domicile. Sa disparition brutale s’inscrit dans une spirale de répression sans précédent contre les médias nigériens, depuis le coup d’État de juillet 2023.

Cette affaire marque un tournant décisif pour la presse locale, déjà fragilisée par des années de pressions judiciaires, d’arrestations arbitraires et de suspensions de médias. Entre les disparitions inexpliquées et les détentions prolongées, le paysage médiatique nigérien n’a jamais été aussi menacé. Que reste-t-il de la liberté de la presse lorsque les journalistes disparaissent sans laisser de trace ?

Un journaliste engagé porté disparu

Avec près de quarante ans de carrière, Moussa Kaka symbolisait la résilience du journalisme nigérien. Ancien correspondant de Radio France Internationale et militant pour la défense des droits des journalistes, il dirigeait Radio-Télévision Saraounia, une chaîne qu’il avait contribué à développer. Son arrestation le 30 octobre 2025, dans le cadre d’une affaire liée à la diffusion d’une invitation sur les réseaux sociaux, avait déjà marqué un coup dur pour la profession.

Trois jours après sa libération sous contrôle judiciaire le 28 août 2026, Moussa Kaka disparaît. Depuis, ni sa famille, ni ses collègues, ni les autorités n’ont pu établir sa localisation. Reporters sans frontières (RSF) a saisi le Groupe de travail des Nations unies sur les disparitions forcées pour exiger des clarifications.

À ce stade, aucun élément ne permet d’accuser les autorités nigériennes. Pourtant, son cas soulève des questions troublantes : et si le scénario de Serge Mathurin Adou se répétait ?

Le précédent Mathurin Adou : une disparition qui interroge

En septembre 2024, le journaliste ivoirien Serge Mathurin Adou, installé à Niamey, disparaît après avoir annoncé sa convocation par la police judiciaire. Pendant plusieurs semaines, ses proches ignorent où il se trouve. Officiellement, il est détenu par les autorités nigériennes, inculpé pour « atteinte à la sûreté de l’État » dans une affaire liée au Burkina Faso.

Ce cas illustre une réalité inquiétante : au Niger, un journaliste peut être porté disparu pendant des semaines avant que sa détention ne soit reconnue. Une tactique qui permet aux autorités de maintenir une pression constante sur les médias, tout en niant toute responsabilité.

Samira Sabou : le symbole d’une détention secrète

Quelques semaines après le coup d’État de juillet 2023, la journaliste et blogueuse Samira Sabou est arrêtée par des hommes en civil se présentant comme des policiers. Pendant des jours, ses proches sont dans l’ignorance totale de son sort. RSF dénonce alors une détention secrète, avant qu’elle ne réapparaisse dans les locaux de la police judiciaire. Libérée après plusieurs jours de détention, son cas devient l’un des premiers symboles de la nouvelle répression exercée sur les journalistes.

2023-2025 : L’étau se resserre sur les médias nigériens

Le coup d’État du 26 juillet 2023 a marqué un changement radical pour les médias. Les autorités de transition suspendent les signaux de RFI et France 24, restreignent les activités des médias étrangers et intensifient les pressions sur les journalistes locaux. Les sujets sensibles — armée, sécurité, relations internationales ou gouvernance — deviennent quasi impossibles à traiter sans risque.

Parmi les cas emblématiques :

  • Ousmane Toudou, arrêté en avril 2024 pour des accusations liées à la sûreté de l’État.
  • Soumana Idrissa Maïga, directeur de L’Enquêteur, inculpé pour « atteinte à la défense nationale » après un article sur des équipements d’écoute dans des bâtiments officiels.
  • Seyni Amadou, rédacteur en chef de Canal 3 TV, arrêté en janvier 2025 pour la diffusion d’un « baromètre » évaluant les performances du gouvernement.
  • Gazali Abdou Tasawa, correspondant de Deutsche Welle, arrêté après un reportage sur les conditions de vie des migrants à Niamey.
  • Six journalistes arrêtés en octobre 2025 pour la diffusion sur les réseaux sociaux d’une invitation à une conférence de presse, dont trois restant en détention pendant près de dix mois.

Un classement mondial qui reflète la dégradation

Selon Reporters sans frontières, le Niger occupait la 83ᵉ place mondiale en 2025 dans son Classement de la liberté de la presse. En 2026, il chute à la 120ᵉ place, soit une baisse de 37 places en un an. Cette chute s’explique par la multiplication des arrestations, des suspensions de médias et des poursuites judiciaires contre les journalistes.

La législation sur la cybercriminalité est également pointée du doigt, car elle expose les journalistes à des poursuites pénales pour des contenus publiés en ligne. Une arme redoutable pour museler toute critique.

Disparitions et arrestations : quelle liberté de la presse au Niger ?

La disparition de Moussa Kaka ne peut être interprétée sans considérer le contexte dans lequel elle survient. Depuis 2023, plus de 13 journalistes ont été arrêtés au Niger, certains libérés après quelques jours, d’autres restant en prison pendant des mois. Parmi eux, Ibro Chaibou, détenu près de dix mois avant sa libération en août 2026.

Ces événements soulèvent une question cruciale : que reste-t-il de la liberté de la presse lorsque les journalistes eux-mêmes ne sont plus en sécurité ?

Le droit des citoyens à l’information est en jeu. Sans journalistes libres de travailler, c’est toute la société nigérienne qui perd les moyens de se tenir informée, de débattre et de contrôler le pouvoir. La disparition de Moussa Kaka n’est pas seulement un drame personnel. C’est un symptôme d’un système médiatique en train de s’effondrer.

L’urgence d’une enquête transparente

Pour sa famille, pour ses collègues et pour l’ensemble de la société nigérienne, une enquête transparente et impartiale sur la disparition de Moussa Kaka est indispensable. Elle doit permettre de déterminer ce qui s’est passé et d’établir les responsabilités.

Mais au-delà de cette affaire, c’est toute la défense de la liberté de la presse au Niger qui doit être repensée. Les autorités nigériennes ont l’obligation de protéger les journalistes, de garantir leur sécurité et de mettre fin aux arrestations arbitraires. Car une presse libre n’est pas un luxe. C’est une nécessité pour toute démocratie.

La question ne se limite plus à savoir où est Moussa Kaka. Elle porte désormais sur l’avenir même du journalisme au Niger : comment préserver ce qui reste de la liberté de la presse dans un pays où les disparitions et les arrestations se multiplient ?

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