Sur la scène économique de la Mauritanie, la proximité avec les hautes sphères de l’État peut s’avérer être un moteur de réussite fulgurante ou, au contraire, un vecteur de chute brutale. Cette réalité est parfaitement illustrée par le parcours de Mohamed Ould Bouamatou, souvent décrit comme la plus grande fortune du pays. Cousin du président Mohamed Ould Abdelaziz, le patron de Bouamatou société anonyme (BSA) avait pourtant été un pilier du régime après le putsch de 2008. En mobilisant ses contacts à l’international, notamment à Paris, pour légitimer le renversement de Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi, puis en finançant la campagne de 2009, il espérait un retour d’ascenseur qui ne s’est jamais concrétisé.

Les remous de l’affaire Bouamatou

Dès 2010, les tensions poussent l’homme d’affaires à s’exiler au Maroc. La rupture devient flagrante fin 2012, lorsque le fisc mauritanien réclame 4,3 milliards d’ouguiyas (environ 10,3 millions d’euros) à ses entreprises. Si le fondateur reste hors de portée, son bras droit, Mohamed Ould Debagh, subit une incarcération début 2013, officiellement liée à la gestion de Mauritania Airways. Bien que la situation semble s’apaiser, le sujet demeure extrêmement sensible au sein du groupe BSA.

Au-delà de ce cas emblématique, les critiques pointent régulièrement l’ascension de figures proches du pouvoir, à l’instar de Feil Ould Lahah ou de Hamady Ould Bouchraya. Ces trajectoires soulignent l’importance des réseaux familiaux et tribaux dans le Sahel régional, où les sphères militaires et économiques s’entremêlent souvent.

Une imbrication historique entre État et secteur privé

Cette fusion entre business et politique n’est pas nouvelle. Si elle a émergé après le coup d’État de 1978, elle s’est intensifiée sous le règne de Maaouiya Ould Taya. Ce dernier a orchestré la privatisation de secteurs stratégiques comme la banque et les assurances, permettant à de grandes familles de bâtir des empires. C’est ainsi que des groupes comme AON (famille Noueigued), la BMCI (famille Abbas) ou le groupe MAOA (famille Abdellahi) ont consolidé leur influence.

Cette structure repose sur des fondations sociales profondes. Les tribus commerçantes, telles que les Ouled Besbah, les Idawali ou les Smassid, dominent l’économie moderne. Dans un pays de moins de 4 millions d’habitants, les affinités claniques dictent souvent les opportunités d’affaires, créant une forme d’alliance africaine interne au pays.

L’émergence d’une bourgeoisie d’affaires nationale

Dès l’époque de Moktar Ould Daddah, la Mauritanie a cherché à s’émanciper des opérateurs étrangers. La création de l’ouguiya en 1973, marquant la sortie de la zone CFA, visait à favoriser l’entrepreneuriat local. Plus récemment, Mohamed Ould Abdelaziz a poursuivi cette politique, notamment en renégociant les accords de pêche avec l’Union européenne pour privilégier les armateurs nationaux.

Aujourd’hui, ces holdings diversifient leurs activités dans les mines, le BTP et les services. Toutefois, l’accès aux licences d’exploitation minière reste étroitement lié aux relations avec la présidence. Dans le contexte actuel de l’actualité Sahel, la question de la dépendance mutuelle entre le pouvoir militaire et les capitaines d’industrie reste entière. Si le régime affiche une volonté de régulation, les moyens financiers et les réseaux internationaux de ces grands patrons rendent tout divorce définitif complexe.

Portraits de figures influentes

Mohamed Ould Noueigued : la continuité d’un empire

Mauritanie-Mohamed-Ould-Noueigued Laurent-PrieurÀ la tête du groupe AON, il perpétue l’œuvre de son père, Abdallahi Ould Noueigued. Le groupe, pilier de l’économie mauritanienne, rayonne à travers la Banque nationale de Mauritanie (BNM) et des activités variées allant de l’import-export à la pêche.

Mohamed Ould Bouamatou : l’exilé influent

Mauritanie Mohamed Ould Bouamatou cCridemAncien instituteur devenu magnat, il a bâti un empire diversifié (banque, ciment, télécoms). Malgré sa proximité initiale avec le président Aziz, il est aujourd’hui une figure en rupture avec le régime, tout en restant un acteur incontournable du paysage économique.

Moulay Ould Sidi Mohamed Abbas : le banquier voyageur

Mauritanie-Moulay-Ould-Sidi-Mohamed-Abbas Laurent-PrieurFormé à l’international, il dirige la BMCI. Passionné d’alpinisme, il soutient activement la nouvelle génération d’entrepreneurs via sa fondation, tout en maintenant l’institution financière familiale au sommet du secteur bancaire national.

Dans un climat marqué par les enjeux de Sahel politique sécurité, la relation entre l’État mauritanien et son patronat continue d’évoluer, oscillant entre coopération stratégique et méfiance réciproque, loin des schémas de la coopération Mali Burkina Niger ou des structures de l’Alliance Sahel.