Mali : le blocus imposé par le Jnim, une arme de domination sur les populations
Les blocus imposés par les groupes armés dans le centre du Mali ne sont pas une simple tactique militaire, mais une stratégie de gouvernance par la terreur. Inspirés des conflits historiques comme la chute de l’État de Ségou ou du Califat de Hamdalahi au XIXe siècle, ces sièges modernes visent à étouffer les localités récalcitrantes et à imposer un contrôle social strict. Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jnim), notamment via sa Katiba Macina, a perfectionné cette méthode pour en faire un outil de domination politique, économique et religieuse.
Les régions de Mopti et Bandiagara, comme Marébougou, Saye ou Kori-Maoundé, illustrent cette réalité. Les populations y subissent non seulement l’isolement, mais aussi des injonctions unilatérales dissimulées sous le terme local de benkan — un prétendu pacte qui n’est en réalité qu’un ensemble de règles imposées par la force. Parmi ces mesures : la zakat forcée sur les récoltes et le bétail, la fermeture des écoles, le port obligatoire du voile pour les femmes, l’interdiction de la musique et la restriction des cérémonies sociales. L’objectif est clair : rendre la vie insoutenable pour ceux qui refusent de se soumettre.
Marébougou : la résistance brisée par la famine
À Marébougou, dans le cercle de Djenné, les habitants ont tenu tête aux combattants du Jnim de 2019 à 2021. Leur refus de céder aux exigences djihadistes — fermeture des écoles, prélèvements agricoles, port du voile imposé — s’appuyait sur la présence des forces de sécurité et d’un campement donso. Pourtant, après la défaite des groupes d’autodéfense en octobre 2021, un blocus total de six mois a été instauré. Les conséquences furent dramatiques : pénuries de nourriture, impossibilité d’accéder aux champs, blocage des foires locales. Le sel, denrée pourtant abondante, a même manqué.
Sous la pression, le village a dû accepter un « pacte de survie ». Ce n’était pas une adhésion par conviction, mais une nécessité pour mettre fin aux décès par malnutrition et relancer une économie à l’arrêt. La défaite des groupes d’autodéfense a également affaibli la confiance des populations voisines, permettant au Jnim d’étendre son emprise sur Sofara, Macina et Niono. Des chasseurs influents, accusés de collaborer avec les forces de sécurité, ont été assassinés, privant les villages de leurs leaders traditionnels.
Saye : le siège comme arme de terreur et de contrôle
À Saye, où les habitants se considèrent comme de « bons musulmans », le rejet du benkan est encore plus marqué. Le blocus, instauré en 2023 et intensifié en 2024 et 2025, a transformé la vie économique et sociale en enfer. Les hommes sont confinés au village, sous peine d’être abattus ou enlevés. Les femmes, moins surveillées, tentent de survivre en allant chercher du bois ou de la nourriture en brousse. Pourtant, cette relative liberté ne les protège pas de la violence structurelle du siège.
Le blocus à Saye ne se limite pas à un isolement physique. Il crée une surcharge humanitaire intentionnelle pour pousser la population à la reddition. Les besoins en nourriture et en médicaments ont explosé avec l’arrivée de réfugiés d’autres villages, tandis que les services publics locaux, déjà affaiblis, ne peuvent plus répondre à la demande. Le Jnim exploite ces déplacements forcés pour renforcer sa pression et imposer sa domination.
Kori-Maoundé : mémoire historique et résistance inébranlable
À Kori-Maoundé, dans la région de Bandiagara, la résistance est d’une autre nature. Depuis 2018, le village est marqué par la présence de Dan Na Ambassagou, un mouvement d’autodéfense radicalement opposé à toute négociation avec les djihadistes. Les autorités locales — chefs de village, imams, maires — refusent catégoriquement tout dialogue avec le Jnim. Résultat : le blocus devient de plus en plus punitif, avec des attaques ciblées, des assassinats et des restrictions de circulation.
La mémoire collective joue un rôle clé dans cette résistance. Kori-Maoundé fut le théâtre d’une bataille décisive contre les troupes coloniales françaises en avril 1892. Pour les habitants et les combattants de Dan Na Ambassagou, l’idée de plier devant le Jnim est impensable. Pourtant, le siège progressif — interdiction d’accéder aux champs, enlèvements, restrictions — force de nombreux civils à fuir vers Bandiagara, Sévaré ou Bamako. Ceux qui restent survivent dans des conditions de plus en plus précaires.
Écoles, agriculture et élevage : les piliers de la vie rurale en péril
Dans ces villages assiégés, l’école n’est pas un simple lieu d’apprentissage. Elle représente un pilier social, une promesse d’avenir et l’un des derniers symboles de la présence de l’État. À Kori-Maoundé, Marébougou et Saye, la fermeture des écoles, la fuite des enseignants et la dispersion des élèves illustrent le retrait de l’administration au profit de régulations religieuses ou armées. Quand une école disparaît, c’est tout un avenir collectif qui s’effrite.
L’agriculture, cœur de l’économie rurale, est le premier secteur à souffrir du blocus. Les champs deviennent inaccessibles, les récoltes sont brûlées, les cultivateurs sont victimes d’attaques. À Marébougou, seuls les champs proches du village restent exploitables. Partout ailleurs, l’insécurité réduit considérablement la zone cultivable, forçant les ménages à dépendre d’approvisionnements extérieurs… qui deviennent impossibles en raison du siège.
L’élevage et le commerce de bétail, qui complètent l’agriculture, sont également décimés. Les enlèvements massifs de troupeaux détruisent des familles entières. Les foires hebdomadaires, essentielles aux économies rurales des régions de Ségou et Mopti, deviennent rares, dangereuses ou inaccessibles. Ce sont surtout les marges d’autonomie des femmes — impliquées dans le maraîchage, la transformation ou le petit commerce — qui diminuent. Le blocus détruit non seulement des revenus, mais aussi les liens d’échange qui soutenaient les territoires.
Solidarités communautaires : la résistance invisible
Pourtant, vivre sous blocus ne se résume pas à la souffrance. Les enquêtes révèlent des formes d’entraide essentielles à la survie : partage de nourriture, mutualisation de l’eau, aide aux malades, répartition des tâches quotidiennes. À Saye comme à Marébougou, de nombreux habitants évoquent un renforcement des liens communautaires face aux difficultés.
Ces solidarités n’éliminent ni la faim ni la peur, mais elles retardent, au moins temporairement, l’effondrement total du tissu social. Elles montrent que les populations ne sont pas de simples victimes passives des conflits armés. Elles jouent aussi un rôle actif dans leur survie en créant localement des formes de protection face à l’absence de l’État.
Le blocus : une technologie de contrôle territorial
Marébougou, Saye et Kori-Maoundé révèlent que le blocus au Mali est bien plus qu’une simple tactique militaire. Il fonctionne désormais comme une technologie de contrôle territorial. En maîtrisant les routes, les marchés, les écoles et les normes sociales, les groupes armés transforment radicalement les conditions de vie quotidiennes. Bien qu’ils n’occupent pas systématiquement tous les villages, ils influencent de plus en plus le quotidien des populations.
D’un village à l’autre, les réponses varient : reddition forcée, résistance prolongée, refus de négocier, fuite partielle ou arrangements pragmatiques. Pourtant, la question reste la même partout : comment vivre lorsque tout ce qui relie un territoire au reste du monde peut être coupé du jour au lendemain ? Dans les régions de Ségou et de Mopti, le blocus ne provoque pas seulement des pénuries. Il établit aussi un ordre politique basé sur la peur, où la survie dépend de l’obéissance imposée.