Lomé, nouvelle arène d’une rivalité franco-russe en Afrique de l’Ouest
Un terrain de jeu géopolitique inattendu
Le Togo, longtemps considéré comme un partenaire discret de la France en Afrique de l’Ouest, s’impose désormais comme l’épicentre d’une bataille d’influence silencieuse mais intense entre Paris et Moscou. Dans les salons feutrés de la présidence de Lomé, les enjeux de cette rivalité redessinent les contours d’une diplomatie africaine en pleine mutation.
La France en quête de reconquête
Avec l’effritement progressif de son influence dans le Sahel – marqué par les ruptures avec le Mali, le Burkina Faso et le Niger –, la France se recentre sur les États côtiers de l’Afrique de l’Ouest. La visite, en avril 2026, du ministre français des Affaires étrangères à Lomé, première du genre depuis plus de vingt ans, symbolise cette volonté de réinvestir le terrain. Face à un sentiment anti-français grandissant, Paris mise sur des projets concrets pour regagner la confiance des populations et des élites locales.
Deux initiatives majeures illustrent cette stratégie : la construction d’un hôpital universitaire et la création d’un centre d’intelligence artificielle. Ces réalisations visent à ancrer la coopération franco-togolaise dans une logique de modernité et de développement, loin des controverses liées aux interventions militaires passées.
Moscou avance ses pions sur le front sécuritaire
Alors que la France tente de réaffirmer son rôle par des investissements civils, la Russie mise sur une approche plus directe : la sécurité. Le Togo, confronté à une montée des menaces jihadistes dans sa région des Savanes, a signé en 2025 un accord de coopération militaire avec Moscou. Cet arrangement ouvre la porte au déploiement de l’Africa Corps, structure successorale du groupe Wagner, pour apporter un soutien opérationnel et logistique à l’armée togolaise.
Contrairement aux méthodes françaises, souvent perçues comme lourdes ou conditionnées par des exigences politiques, l’approche russe séduit par son pragmatisme. Pour Lomé, l’enjeu est clair : sécuriser rapidement le nord du pays sans s’embarrasser de contraintes géopolitiques.
Le port de Lomé, enjeu stratégique à haute valeur
Au-delà des questions militaires, la Russie cible un atout économique de taille : le port en eaux profondes de Lomé, seul de son genre en Afrique de l’Ouest. Moscou ambitionne d’en faire une plateforme logistique majeure pour étendre son influence jusqu’au Sahel. Plusieurs projets d’infrastructures sont en discussion, dont une ligne ferroviaire et un pipeline reliant Lomé au Burkina Faso. Ce corridor redéfinirait les flux commerciaux entre le Golfe de Guinée et les régimes sahéliens, tout en consolidant l’emprise russe sur la région.
Soft power russe : une offensive culturelle et médiatique
La stratégie du Kremlin ne se limite pas aux infrastructures ou à la sécurité. Elle intègre une dimension culturelle et éducative pour séduire la population togolaise :
- Bourses étudiantes : augmentation significative des opportunités d’études en Russie pour les jeunes Togolais.
- Centres culturels : multiplication des espaces dédiés à l’apprentissage de la langue russe et à la promotion de la culture moscovite.
- Narratifs médiatiques : diffusion de discours souverainistes et anti-occidentaux, qui résonnent auprès d’une partie de l’opinion publique.
Faure Gnassingbé, l’architecte d’une diplomatie équilibrée
Au cœur de cette rivalité, le président Faure Gnassingbé joue un rôle clé. Pragmatique et visionnaire, il évite de s’engager ouvertement dans un camp tout en maximisant les avantages pour son pays. Le chef de l’État participe activement aux rencontres diplomatiques avec l’Occident, tout en préparant activement sa présence au prochain sommet Russie-Afrique prévu en octobre.
Cette stratégie de « corde raide » permet à Lomé de tirer profit des rivalités extérieures, mais elle comporte des risques : celui de voir les intérêts nationaux togolais subordonnés à une logique de confrontation géopolitique plus large.
Un analyste régional met en garde : « Le Togo pourrait finir par payer le prix fort de cette position ambiguë, où les gains immédiats masquent les dangers d’une dépendance accrue. »
Lomé, laboratoire des nouvelles dynamiques africaines
En se positionnant au carrefour des visions française et russe, le Togo incarne les nouvelles règles du jeu en Afrique. D’un côté, Paris mise sur le développement et son héritage historique ; de l’autre, Moscou propose une sécurité pragmatique et un discours décolonial. Une équation où Lomé devra, tôt ou tard, arbitrer entre deux modèles de coopération, au risque de subir les conséquences d’un équilibre aussi fragile que lucratif.