L’illusion de stabilité au Sahel : une crise sécuritaire et politique profonde
Le Sahel semble avoir disparu des radars médiatiques internationaux. Entre le conflit en Ukraine, les tensions au Proche-Orient, les affrontements dans l’Est de la République démocratique du Congo et les bouleversements politiques aux États-Unis, l’attention mondiale s’est détournée. Pourtant, loin des regards, la situation dans la zone sahélienne ne cesse de se dégrader, contredisant le calme apparent suggéré par ce silence médiatique.
Les autorités militaires qui ont pris les rênes du pouvoir au Mali, au Niger et au Burkina Faso avaient justifié leur intervention par la promesse de restaurer la sécurité. Force est de constater que la menace jihadiste s’est au contraire intensifiée. Réunis au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES) depuis 2023, ces trois pays constituent désormais l’épicentre mondial de la violence terroriste. Parallèlement, une dérive autoritaire s’installe : les processus démocratiques sont gelés, la liberté de la presse est étouffée et les voix contestataires sont systématiquement réprimées.
Une insécurité galopante : l’ancrage des groupes armés
En l’espace d’une décennie, le Sahel est passé du statut de zone relativement épargnée à celui de région la plus meurtrière du continent. En 2024, le nombre de décès liés à l’extrémisme violent a triplé par rapport à 2021, atteignant plus de 11 000 victimes. Ce bilan tragique est alourdi par les pertes civiles causées lors des opérations menées par les armées nationales et leurs alliés russes, plaçant les populations locales dans une impasse sécuritaire totale.
Le Mali face à une double pression militaire
Depuis le départ de la MINUSMA en 2023, Bamako a relancé les hostilités contre les mouvements séparatistes du Nord, tout en luttant contre les insurgés islamistes. Si la reprise symbolique de la ville de Kidal a servi la propagande du régime, elle n’a pas empêché des revers cuisants. En juillet 2024, une embuscade à Tinzaouaten a infligé des pertes majeures aux forces maliennes et aux mercenaires du groupe Wagner.
L’audace des groupes terroristes, notamment le JNIM, s’est manifestée jusqu’au cœur de la capitale. En septembre 2024, des attaques coordonnées contre l’aéroport militaire et une école de gendarmerie à Bamako ont démontré la vulnérabilité du pouvoir central. Tandis que l’État islamique au Sahel privilégie la terreur pure, d’autres factions tentent de séduire les populations rurales en se concentrant sur des cibles étatiques, tout en multipliant les exactions lors de rassemblements civils, comme à Mopti ou Gao.
Le Burkina Faso : un territoire qui échappe au contrôle étatique
La dégradation sécuritaire au Burkina Faso est alarmante. On estime que l’État a perdu l’autorité sur environ 60 % de son territoire. Le massacre de Barsalogho en août 2024, où des centaines de civils ont péri alors qu’ils creusaient des tranchées de défense, illustre l’horreur de ce conflit. La stratégie de militarisation de la société, via le recrutement massif des Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), a exacerbé les fractures ethniques, notamment envers la communauté peule. Cette spirale de violence a engendré le déplacement forcé de plus de 2 millions de personnes à l’intérieur des frontières burkinabè.
Le Niger : une déstabilisation accélérée
Longtemps considéré comme le maillon le plus stable de la région, le Niger voit ses indicateurs de sécurité virer au rouge depuis le coup d’État de juillet 2023. Les attaques contre les forces de défense ont presque doublé en un an. Des zones comme Tillabéri subissent des assauts réguliers, tant de l’État islamique au Grand Sahara que du JNIM. En mars 2025, une attaque contre une mosquée a encore une fois prouvé que les lieux de culte et les civils ne sont plus épargnés.
L’enracinement des régimes de transition
Les calendriers de retour à l’ordre constitutionnel, initialement promis par les juntes, sont systématiquement repoussés. Au Mali, le colonel Goïta, récemment auto-promu général, pourrait rester au pouvoir jusqu’en 2029. Le scénario est identique au Burkina Faso, où le capitaine Traoré a prolongé la transition de cinq années supplémentaires. Au Niger, le général Tchiani s’est également installé pour une durée minimale de cinq ans après un simulacre de dialogue national.
Cette pérennisation du pouvoir militaire permet à l’AES de structurer sa sortie de la CEDEAO et de consolider de nouvelles alliances, notamment avec la Russie, qui a promis un soutien militaire accru à la nouvelle force conjointe de la confédération.
La mainmise sur l’information et la répression de la société civile
À défaut de sécuriser l’ensemble de leurs territoires, les régimes sahéliens ont verrouillé l’espace médiatique. Les grands médias internationaux comme RFI, France 24 ou Jeune Afrique sont interdits de diffusion. Localement, les journalistes et les opposants subissent des pressions constantes : arrestations arbitraires, enlèvements ou enrôlements forcés au front sous couvert de « service à la nation ».
Au Mali comme au Burkina Faso, les partis politiques sont suspendus et les organisations de défense des droits humains sont réduites au silence. Au Niger, la détention prolongée de l’ancien président Mohamed Bazoum et le contrôle strict des déplacements des étrangers témoignent d’un durcissement du régime. En contrôlant le récit national, ces gouvernements masquent la réalité d’un terrain où les groupes jihadistes continuent de gagner du terrain.
Un défi humanitaire et diplomatique majeur
Le silence qui entoure le Sahel ne doit pas occulter l’ampleur de la tragédie humaine. Plus de 50 millions de personnes en Afrique de l’Ouest risquent de souffrir d’insécurité alimentaire aiguë d’ici l’été 2025. Le nombre de déplacés internes atteint des sommets historiques, dépassant les 3 millions de personnes pour les pays de l’AES et le Tchad.
Pour l’Union européenne, le désengagement n’est pas une solution viable à long terme. Si les relations avec les juntes militaires sont complexes, rompre le dialogue signifie aussi abandonner les populations civiles. L’Europe doit aujourd’hui redéfinir ses priorités et ses modes d’action dans une région où l’influence occidentale recule au profit de nouveaux acteurs globaux. L’enjeu dépasse les frontières africaines : l’instabilité du Sahel aura, tôt ou tard, des répercussions directes sur la sécurité et les dynamiques migratoires à l’échelle internationale.