(SenePlus) – Dans une tribune publiée le 8 juillet par MyJoyOnline, les chercheurs Chukwuemeka Eze et Malick Fall dressent un constat sévère sur la rupture entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko. Selon eux, ce qui ressemble à une querelle de personnes est en réalité un test décisif pour la transition démocratique sénégalaise.
C’est un vieux proverbe africain qui sert de fil conducteur à l’analyse : quand deux éléphants se battent, c’est l’herbe qui souffre. Pour Chukwuemeka Eze et Malick Fall, peu de pays illustrent aujourd’hui cette formule aussi bien que le Sénégal, qui incarnait il y a deux ans à peine un phare du renouveau démocratique en Afrique de l’Ouest. L’élection de Bassirou Diomaye Faye, rendue possible par le parrainage politique d’Ousmane Sonko et du mouvement Pastef, avait alors suscité un optimisme dépassant largement les frontières sénégalaises.
Les deux auteurs rappellent dans quelles circonstances cette victoire a vu le jour. Empêché de se présenter à la présidentielle de 2024 pour des raisons judiciaires, Sonko avait fait un choix qu’ils qualifient d’extraordinaire : plutôt que de retarder le processus démocratique ou de s’enfermer dans un affrontement politique prolongé, il avait investi tout son capital politique derrière Bassirou Diomaye Faye, transformant une candidature jusque-là peu connue en victoire historique. Un acte de renoncement personnel qui, selon les auteurs, a rendu possible l’adhésion massive des électeurs à ce ticket.
Une divergence née de la gestion de la dette
Pour Eze et Fall, la fracture actuelle ne trouve pas son origine dans une opposition idéologique de fond, mais dans la manière de gérer une situation budgétaire devenue plus complexe que prévu, après la découverte d’un niveau d’endettement public bien supérieur à ce qui avait été annoncé. Sonko défend une philosophie de souveraineté économique et s’oppose publiquement à toute restructuration de la dette, quand le président Faye cherche à rassurer les marchés financiers et les partenaires du développement tout en évitant les risques économiques et politiques d’une restructuration formelle. Les auteurs notent d’ailleurs que le ministre de l’Économie et des Finances a récemment réaffirmé que le gouvernement n’envisageait pas cette option.
Ces divergences, précisent-ils, ne doivent pas être exagérées en doctrines économiques totalement opposées : elles illustrent plutôt la tension entre les ambitions transformatrices qui ont porté l’électorat au vote et les contraintes pragmatiques de l’exercice du pouvoir. Mais les deux chercheurs observent que des calculs liés à la trajectoire politique à plus long terme du pays commencent désormais à colorer la perception de ces désaccords, au risque de faire passer au second plan l’agenda de réformes lui-même.
Le paradoxe des réformes institutionnelles et l’épreuve de la confiance
L’ironie la plus frappante, selon les auteurs, est que le mouvement arrivé au pouvoir en promettant de renforcer les institutions démocratiques se retrouve aujourd’hui mis à l’épreuve par les questions institutionnelles qu’il avait lui-même promis de résoudre. Les récentes propositions de révision constitutionnelle, censées rééquilibrer les pouvoirs entre exécutif et Parlement, sont devenues à leur tour un objet de débat national, leurs partisans les rattachant au programme historique de Pastef et aux Assises nationales, quand leurs détracteurs interrogent le calendrier et les modalités de leur mise en œuvre.
Pour Eze et Fall, cette situation illustre une leçon démocratique durable : une réforme constitutionnelle ne se juge pas seulement à la qualité du texte de loi, mais aussi à la confiance politique qui entoure sa mise en œuvre. La démocratie, insistent-ils, dépend autant du comportement constitutionnel des dirigeants que de l’architecture juridique elle-même.
Les deux auteurs rappellent enfin que, pour le citoyen sénégalais ordinaire, l’enjeu réel n’est pas de savoir lequel des deux hommes l’emportera, mais si des emplois seront créés pour une jeunesse nombreuse, si le coût de la vie sera maîtrisé, si les écoles et les hôpitaux s’amélioreront. Chaque journée consacrée à gérer les tensions politiques est, selon eux, une journée qui n’est pas pleinement consacrée à la mise en œuvre du programme de transformation qui a poussé tant de Sénégalais à voter pour le changement. Ils notent toutefois que, contrairement à d’autres crises politiques dans la région marquées par des coups d’État ou des insurrections, les institutions démocratiques sénégalaises restent résilientes : la justice continue de fonctionner, le Parlement reste actif, et les désaccords politiques demeurent pour l’instant strictement encadrés par les processus constitutionnels.