La main invisible qui dirige le Cameroun
La main invisible qui dirige le Cameroun
Les Camerounaises et Camerounais attendaient le retour du patriarche à la descente de l’avion, comme le veut la tradition. Ils ont eu droit à une main, visible à travers la vitre légèrement entrouverte de la limousine présidentielle. Après un séjour de 74 jours en Suisse, le président Paul Biya est enfin de retour, mais son retour s’accompagne d’un symbole fort : la main qui gouverne.
Ce geste, en apparence anodin, revêt une signification politique majeure. Dans l’imaginaire collectif, la main incarne quatre degrés de pouvoir : elle peut tuer, tricher, bénir ou, surtout, gouverner. Retour sur ces différents visages de l’autorité à travers l’exemple camerounais.
La main qui tue : le pouvoir de vie ou de mort
À Rome, dans l’arène, la main de l’empereur César décidait du sort des gladiateurs. Un pouce levé signifiait la vie, un pouce baissé, la mort. Jeudi 20 août, à Yaoundé, c’est l’inverse qui s’est produit. Ce n’est plus la main de l’Empereur qui jugeait les gladiateurs, mais celle du gladiateur qui devait prouver aux Camerounaises et Camerounais qu’il était toujours en vie. Le retour de Paul Biya, marqué par le salut de sa main à travers la vitre, a confirmé sa présence au pouvoir.
La main qui triche : quand la puissance se joue des apparences
En 1986, Diego Maradona a marqué un but en utilisant sa main, baptisant ce geste la « Main de Dieu ». Malgré l’évidence, l’arbitre a validé le but. Jeudi 20 août, les Camerounais ont vu une main à travers la vitre de la limousine, mais la télévision nationale, équipée de 200 agents pour immortaliser l’événement, a validé le « miracle ». Une main unique, mais une image officiellement acceptée.
La main qui bénit : entre pouvoir sacré et relique politique
Dans la tradition religieuse, la main est sacrée : le prêtre impose les mains, le pape bénit la foule, le roi est sacré par l’onction. La main devient alors une relique. Jeudi, le Cameroun a assisté à une liturgie inversée : une main-relique sortie d’une vitre teintée, comme une châsse exposée les jours de fête, pour que les fidèles continuent de croire.
La main qui gouverne : la signature invisible du pouvoir
Enfin, il y a la main qui signe. Pendant 74 jours, alors que le président était en Suisse, l’État camerounais a continué de fonctionner. Pourquoi ? Parce que la main signait. Décrets, nominations, lois : la main était là, même si le corps n’était pas présent. Le pouvoir, dans sa définition juridique la plus ancienne, est incarné par la manus, la main. En latin, manus signifie puissance. Aujourd’hui au Cameroun, il ne reste plus que la signature et le salut. La main qui signe et la main qui salue.
À Rome, la main condamnait à mort ; dans l’Église, elle bénissait ; à Yaoundé, elle gouverne. Après quarante-trois ans de règne, les Camerounaises et Camerounais doivent désormais s’habituer à être dirigés par une main, dans l’ombre. Comme le souligne la journaliste camerounaise Marie Roger Biloa : « Le Cameroun doit se préparer à affronter la disparition définitive d’un président déjà absent de facto. »