Jusqu’où ira la méfiance du général Tiani au Niger ?
Comment gouverner lorsqu’on sait, mieux que quiconque, qu’un pouvoir militaire peut basculer en quelques heures ? Au Niger, le général Abdourahamane Tiani semble avoir fait de cette question une obsession. Depuis la tentative de putsch du 29 août 2026, celui qui avait renversé Mohamed Bazoum trois ans plus tôt enchaîne les décisions de rupture, au point que son régime donne l’image d’un pouvoir qui ne fait plus confiance à personne.
Une nuit de doute au cœur de l’appareil militaire
Le 26 juillet 2023, le général Abdourahamane Tiani s’emparait du pouvoir en renversant Mohamed Bazoum. Trois ans plus tard, le 29 août 2026, celui qui était arrivé par les armes a découvert qu’il pouvait également en repartir de la même manière. Cette fois, les tirs ne venaient pas de l’extérieur : ils sont partis de l’intérieur du dispositif.
Le palais présidentiel a été visé. La base aérienne 101 a été attaquée. La télévision publique a été prise pour cible. Pendant plusieurs heures, le rapport de force est resté indécis au sein même de l’institution militaire, certains soldats hésitant à choisir leur camp tandis que des mutins tentaient de rallier d’autres officiers.
Pour un homme arrivé au sommet par un coup d’État, le message est brutal : la mécanique qu’il a lui-même contribué à installer peut désormais se retourner contre lui.
Après le 29 août, la chaîne de commandement se réorganise
La tentative de putsch n’a pas fait tomber Tiani. Elle a en revanche modifié en profondeur l’équation du pouvoir.
Pour reprendre la base aérienne 101, la junte a dû compter sur l’intervention de plusieurs centaines de militaires russes de l’Africa Corps. Depuis ces événements, au moins 200 militaires ont été arrêtés, principalement dans les rangs des forces spéciales.
Le général Moussa Salaou Barmou limogé
Le 11 septembre, le chef d’état-major des armées, le général Moussa Salaou Barmou, a été démis de ses fonctions. Un signe qui n’a rien d’anodin dans un appareil militaire déjà sous tension.
Quatre ministres remplacés en quelques jours
Quelques jours plus tard, quatre ministres ont été remplacés. Officiellement, il est question de réorganisation, de dysfonctionnements à corriger et de sécurisation de la chaîne de commandement. En politique, cependant, le calendrier parle de lui-même : après avoir été menacé, le pouvoir se réorganise autour de ceux qu’il juge les plus fiables.
Le décret du 17 septembre et la nationalité comme arme politique
Le 17 septembre, nouveau séisme. Un décret signé par Abdourahamane Tiani prononce la déchéance provisoire de la nationalité nigérienne de cinq personnes. Parmi elles figure Ouhoumoudou Mahamadou, ancien Premier ministre de Mohamed Bazoum.
Le texte invoque notamment « l’intelligence avec des puissances étrangères », la diffusion de données susceptibles de troubler l’ordre public, la participation présumée à une entreprise de démoralisation de l’armée et de la Nation, ainsi que des atteintes à la sûreté de l’État.
Une précision s’impose : il s’agit d’accusations et de poursuites énoncées dans le décret, et non d’une condamnation judiciaire définitive. Mais le symbole politique est lourd, car Ouhoumoudou Mahamadou n’est pas un opposant ordinaire. Il appartient à l’ancien appareil d’État et a dirigé le gouvernement sous le président que Tiani a renversé.
Cinq Nigériens visés, vingt-cinq au total
Avec ce nouveau décret, cinq Nigériens sont provisoirement privés de leur nationalité dans le cadre du dispositif instauré en 2024. Le nombre total de personnes concernées atteint désormais 25.
L’ombre de Mohamed Bazoum plane toujours sur le pays
Trois ans après le coup d’État, l’ancien président Mohamed Bazoum demeure une figure centrale de l’affrontement politique nigérien. Son régime a disparu, ses institutions ont été démantelées, mais les hommes qui l’ont servi continuent d’apparaître dans les dossiers sécuritaires et judiciaires du nouveau pouvoir.
La question se pose alors avec acuité : à partir de quel moment la défense de l’État cesse-t-elle d’être une opération de sécurité pour devenir une opération de nettoyage politique ? Elle mérite d’être posée sans préjuger de la culpabilité ou de l’innocence des personnes visées.
Un pouvoir qui cherche des ennemis partout ?
Depuis le 29 août, la menace ne provient plus seulement des groupes armés ou des adversaires extérieurs. Elle peut surgir de l’intérieur même de l’appareil militaire. Or, lorsque la loyauté des soldats devient un enjeu central, la tentation est forte de rechercher des responsables, des relais, des complices ou des commanditaires. Le soupçon risque alors de se muer en véritable méthode de gouvernement.
- Un chef d’état-major remplacé.
- Des ministres écartés.
- Des soldats arrêtés par centaines.
- Des anciens responsables du régime Bazoum ciblés.
- Des citoyens provisoirement privés de leur nationalité.
Pris isolément, chacun de ces actes possède sa justification officielle. Mis bout à bout, ils dessinent l’image d’un pouvoir qui, après avoir été directement menacé, s’efforce de reprendre la main sur tous les cercles susceptibles de représenter une vulnérabilité.
Gouverner quand on sait qu’un putsch reste possible
C’est sans doute la question la plus embarrassante pour le régime : comment se maintenir durablement lorsqu’un pouvoir issu d’un coup d’État découvre qu’un autre coup d’État peut lui être appliqué ?
Le général Tiani connaît désormais cette mécanique de l’intérieur. Il sait qu’un pouvoir militaire peut paraître solidement installé jusqu’au jour où quelques officiers décident de franchir une ligne. Le 29 août l’a démontré : ce qui devait être impossible est devenu possible, et ce qui semblait impensable s’est produit autour du palais présidentiel.
Lorsqu’un pouvoir comprend qu’il peut être renversé par les méthodes mêmes qui l’ont porté au sommet, la peur du complot suivant peut rapidement se transformer en obsession politique.
« Le Niger, c’est moi » ?
À force de désigner qui est loyal, qui est suspect, qui doit être arrêté, qui doit être écarté et, désormais, qui peut conserver provisoirement sa nationalité, Tiani donne à ses détracteurs l’impression d’un dirigeant qui se comporte comme s’il détenait seul les clés de la République.
Comme si le Niger devait se diviser entre ceux qui soutiennent le pouvoir et ceux qui doivent en être exclus. Comme si avoir servi sous Bazoum constituait une faute politique définitive. Comme si toute voix dissidente dissimulait nécessairement un complot.
Le général Tiani n’est évidemment pas le Niger. Mais la concentration des décisions entre ses mains nourrit une interrogation de fond : jusqu’où peut aller un régime qui, pour se protéger, finit par voir une menace derrière chaque visage ?
Le paradoxe d’un régime né d’un putsch
Toute l’ironie de cette histoire tient dans un paradoxe : Tiani est arrivé au sommet par un coup d’État, et il dirige aujourd’hui un régime qui vient lui-même d’échapper à une tentative de putsch. Entre ces deux dates, le pays semble avoir basculé dans un cycle où chaque crise engendre de nouvelles purges, chaque suspicion une nouvelle sanction, et chaque contestation un renforcement de la concentration du pouvoir.
Le décret du 17 septembre n’est donc pas une simple affaire de nationalité. Il constitue un épisode supplémentaire d’une bataille plus vaste : celle d’un pouvoir qui s’emploie à éliminer toutes les zones d’incertitude autour de lui.
Protéger l’État ou protéger le pouvoir ?
Reste une question, peut-être la plus importante. À force de combattre des complots réels ou supposés, Tiani est-il en train de bâtir un système dans lequel toute contestation devient automatiquement un complot ?
Si tel était le cas, il ne s’agirait plus seulement de savoir qui veut renverser le général. Il faudrait aussi comprendre pourquoi un pouvoir qui se dit solidement installé semble craindre autant son propre entourage. Et surtout, mesurer jusqu’où cette logique peut mener : lorsqu’un régime finit par considérer ses propres citoyens comme des menaces potentielles, la frontière entre protéger l’État et protéger le pouvoir devient dangereusement mince.