Gabon : la presse en crise, la démocratie en danger
Ecouter l’article

Alors que le Gabon entreprend la construction d’une Ve République moderne, le secteur médiatique traverse une crise sans précédent. Entre le déclin de la presse écrite, la fragilité des médias en ligne, la raréfaction des recettes publicitaires, les obstacles à l’accès à l’information publique et la disparition progressive de nombreux titres, c’est bien plus que la survie économique des entreprises de presse qui est en jeu : c’est la santé même de la démocratie gabonaise qui est remise en cause.

Certains silences devraient alarmer davantage que les controverses. Le silence qui entoure aujourd’hui la situation économique des médias gabonais en fait partie.
Car pendant que l’attention nationale se focalise sur les grands chantiers, les infrastructures, les échéances politiques et les ambitions économiques, un secteur vital pour la vie démocratique se dégrade dans une indifférence quasi générale.

Pourtant, une démocratie sans médias solides est une démocratie qui finit par dialoguer seule. Et quand un pouvoir n’entend plus que sa propre voix, le risque de perdre le contact avec la réalité devient immense.

La presse écrite, reflet d’un déclin discret

L’état de la presse écrite illustre parfaitement cette dégradation progressive. Il fut un temps où les kiosques étaient de véritables lieux de débat public. On lisait les journaux, on les commentait, on les attendait.

Des titres comme La Loupe, L’Aube ou Échos du Nord ont connu des périodes autrement plus difficiles. À l’époque, leurs analyses critiques poussaient parfois certains responsables à les qualifier de presse hostile, voire de symboles d’une opposition systématique. Pourtant, ces journaux continuaient de paraître. Ils continuaient d’être achetés. Ils continuaient d’alimenter le débat national.

Aujourd’hui, paradoxe saisissant, ces mêmes numéros sont devenus quasi introuvables, recherchés dans certains kiosques par des lecteurs nostalgiques d’une époque où la presse écrite occupait encore une vraie place dans l’espace public. Ce phénomène n’est pas seulement économique. Il est politique. Car lorsqu’un journal disparaît, ce n’est pas qu’une entreprise qui ferme ses portes. C’est une voix qui s’éteint.

Le symbole du recul

Le cas de Gabon Matin mérite à lui seul une réflexion nationale.
Pendant des décennies, le quotidien gouvernemental était une institution du paysage médiatique gabonais. Quotidien durant de nombreuses années, il est ensuite devenu bihebdomadaire avant de tenter une formule hebdomadaire pendant la transition.

Aujourd’hui, le journal n’est plus vendu en kiosque. Sa diffusion est essentiellement numérique. Officiellement, il s’agirait d’une adaptation aux évolutions technologiques.
Mais qui peut sérieusement croire que cette mutation n’est qu’un choix éditorial ?
La réalité est plus simple : les difficultés économiques du secteur frappent tout le monde, y compris les médias historiquement soutenus par l’État.

Où est passée la restructuration du secteur ?

Une autre question reste sans réponse. Depuis plusieurs années, le secteur entend parler de mécanismes de soutien destinés à accompagner sa restructuration. Des montants importants ont été évoqués. Des annonces ont été faites. Des espoirs ont été suscités. Pourtant, sur le terrain, les éditeurs continuent de lutter pour leur survie.

Beaucoup s’interrogent aujourd’hui sur les résultats concrets de ces dispositifs. Car la meilleure façon d’évaluer une politique publique n’est pas dans les discours. C’est dans ses effets. Et les effets observés aujourd’hui sont préoccupants.

Une presse numérique sous perfusion

La situation des médias numériques n’est guère plus rassurante. Le paysage médiatique gabonais voit certes une prolifération de plateformes et de sites internet. Mais combien disposent réellement d’une rédaction structurée ? Combien possèdent un siège social identifiable ? Combien publient de manière transparente l’identité de leur directeur de publication ou de leurs journalistes ? Très peu.

Dans cet environnement, quelques médias tentent encore de maintenir des standards professionnels exigeants malgré des moyens limités. Mais même ceux-là font face à une équation économique devenue presque impossible. La publicité privée se raréfie. Les revenus numériques restent faibles. Les charges augmentent. Et l’accès aux grandes campagnes institutionnelles reste souvent concentré sur un nombre restreint d’acteurs.

Une démocratie ne peut pas fonctionner avec une presse affaiblie

La question dépasse désormais le cadre économique. Elle touche directement au fonctionnement de la démocratie. Comment parler de pluralisme quand les médias peinent à survivre ? Comment garantir la diversité des opinions quand les entreprises de presse disparaissent les unes après les autres ? Comment exiger de la qualité éditoriale quand les rédactions vivent dans une précarité permanente ?

Une presse économiquement fragilisée devient mécaniquement plus vulnérable. Vulnérable aux influences. Vulnérable aux pressions. Vulnérable aux compromis. Or une démocratie solide a besoin exactement de l’inverse. Elle a besoin de médias indépendants, solides, crédibles, capables de travailler sans craindre chaque mois pour leur survie.

La disparition des médias signerait l’échec collectif

Le paradoxe est cruel. L’autorité chargée de réguler le secteur des médias pourrait demain se retrouver à réguler un paysage vidé de sa substance. Car à quoi sert une régulation quand les acteurs disparaissent ? À quoi sert un cadre juridique quand les entreprises censées l’appliquer ne parviennent plus à vivre ? À quoi sert le pluralisme inscrit dans les textes quand les voix indépendantes s’éteignent progressivement ? La question mérite d’être posée avec gravité. Car ce qui est en jeu n’est pas seulement l’avenir des médias. C’est la capacité du Gabon à maintenir un espace public vivant, contradictoire et démocratique.

Sauver les médias pour sauver le débat démocratique

Le temps est venu de regarder la réalité en face. La crise des médias n’est pas une affaire corporatiste. Elle n’est pas le problème exclusif des journalistes ou des éditeurs. Elle concerne l’ensemble de la société. Un pays qui laisse disparaître ses médias finit toujours par appauvrir son débat public. Et un débat public appauvri finit toujours par fragiliser la démocratie elle-même.

Le Gabon a aujourd’hui le choix. Continuer à observer le déclin progressif du secteur. Ou engager enfin une réforme profonde de son économie des médias, fondée sur la transparence, l’équité, le pluralisme et la viabilité économique. Car au bout du compte, une démocratie ne meurt pas seulement lorsqu’on ferme les journaux. Elle commence aussi à s’affaiblir lorsqu’on les laisse mourir.