Diplomatie et football : le clash Sénégal-Maroc qui divise l’Afrique
Lors du sommet Afrique-France à Nairobi, le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye a transformé un événement sportif en moment de tension diplomatique. Sous les applaudissements nourris du public et sous le regard amusé d’Emmanuel Macron, il a célébré le titre de champion d’Afrique remporté par le Sénégal en janvier, une victoire contestée par le Maroc. Dans une allocution teintée d’ironie, il a remercié « ce verdict » qui a attribué la victoire au Maroc sur tapis vert par une décision administrative.
Cette finale de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) 2026, initialement remportée 1-0 par les Lions de la Teranga après prolongation à Rabat, a été annulée par la Confédération africaine de football (CAF). Le Maroc, déclaré vainqueur 3-0, a obtenu gain de cause devant le jury d’appel de la CAF le 17 mars. Une décision qui a provoqué l’indignation de la Fédération sénégalaise de football (FSF), qualifiant l’affaire de « braquage administratif ». Le Sénégal a immédiatement saisi le Tribunal arbitral du sport (TAS) à Lausanne, où l’instance suisse examine désormais les mémoires de défense des deux parties. L’issue du litige pourrait s’étendre sur plusieurs mois, voire plus.
À Nairobi, le Maroc boycotte la scène sportive
Alors que le Maroc avait dépêché son chef du gouvernement Aziz Akhannouch pour participer aux discussions sur l’industrie et les énergies renouvelables, aucun représentant officiel marocain ne s’est présenté à la session dédiée au sport. Une absence remarquée, confirmée par des observateurs proches du dossier : « Ils n’ont pas jugé opportun de s’y rendre. » Quatre mois après la finale houleuse au stade Mouley-Abdellah, le sujet reste un tabou dans les échanges diplomatiques. Lors de la clôture du sommet, la ministre déléguée française Eléonore Caroit a admis n’avoir « rien entendu sur le sujet » durant les débats, bien que des discussions bilatérales aient, selon elle, abordé le différend. « Ce n’est pas que du football », a-t-elle nuancé.
Une affaire qui dépasse le cadre sportif
Le contentieux entre les deux pays s’étend au-delà du terrain. Un Français, frère d’un membre du staff sénégalais, a été emprisonné à Rabat après avoir été accusé d’avoir lancé une bouteille d’eau sur des forces de l’ordre lors des incidents dans les tribunes. Après trois mois de détention, il a été libéré le 18 avril, tout comme trois des dix-huit supporters sénégalais condamnés pour violences et dégradations. Les quinze autres, écopant de peines allant jusqu’à un an de prison, restent incarcérés en attendant une éventuelle grâce royale. Leur libération conditionnelle, si elle intervient, ne sera possible qu’avec l’intervention directe du roi Mohammed VI.
Diplomatie et football : un équilibre fragile
Malgré les tensions, les deux capitales affichent une volonté de préserver les relations bilatérales. Côté marocain, on insiste sur « l’importance des liens historiques et religieux » qui doivent primer sur un différend sportif. À Dakar, on évoque une « querelle entre frères », où « la langue et les dents finissent parfois par se blesser ». Les autorités sénégalaises ont réaffirmé leur respect pour la souveraineté de chaque État, tout en réclamant un traitement équitable. « La voie diplomatique doit jouer son rôle », a souligné un responsable, sans préciser les modalités d’un apaisement.
Ce litige a déjà eu des répercussions au niveau mondial. Lors du dernier congrès de la FIFA à Vancouver fin avril, l’International Football Association Board (IFAB) a adopté une réforme inspirée par l’incident survenu lors de la finale. Surnommée la « loi Pape Thiaw », celle-ci autorise désormais l’arbitre à sanctionner de carton rouge tout joueur quittant le terrain en signe de protestation ou tout membre du staff incitant à ce geste. Un délégué de la CAF présent à la réunion a résumé l’esprit de cette mesure : éviter que le football ne soit « sénégalisé », c’est-à-dire paralysé par des protestations répétées.
Entre recours juridiques, prisonniers en attente de grâce et tensions diplomatiques, la finale de la CAN 2026 s’inscrit comme l’un des épisodes les plus complexes de l’histoire du football africain. Alors que le TAS à Lausanne doit trancher, le dossier continue de hanter les relations entre Dakar et Rabat, et plus largement, les sommets africains.