Dette publique du Sénégal : les défis d’une gestion sous pression politique
La dette publique du Sénégal : un défi qui dépasse les cycles électoraux
La gestion de la dette publique du Sénégal illustre parfaitement les tensions entre temporalités politiques et exigences économiques. Comme le soulignait Bill Clinton : *« Tôt ou tard, tous les dirigeants doivent prendre des décisions difficiles, même impopulaires à court terme. Mais face aux enjeux, il faut agir avec justesse, en espérant que le vent politique finira par tourner en notre faveur. »* Une réflexion qui résonne particulièrement dans le contexte actuel, où l’équilibre budgétaire du pays est mis à rude épreuve.
Théorisée par James M. Buchanan et Gordon Tullock en 1962, l’école des choix publics met en lumière l’opposition fréquente entre deux logiques : celle, courte et électoraliste, des gouvernants, et celle, plus longue et pragmatique, d’une gestion publique durable. Au Sénégal, cette dichotomie se matérialise dans la gestion de la dette, dont les trois variables clés — taux d’intérêt apparent, encours rapporté au PIB et maturité moyenne — doivent impérativement évoluer pour assurer sa viabilité.
Un diagnostic alarmant : la dette étouffe les marges de manœuvre budgétaires
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon le rapport du cabinet Forvis Mazars (juillet 2025) et le Bulletin Statistique de la Dette Publique 2019-2024 (juillet 2026), l’encours de la dette publique du Sénégal s’élevait à 23 666,8 milliards de francs CFA fin 2024, soit 118,8 % du PIB — hors dette parapublique et arriérés. Pire encore, le service de la dette (principal, intérêts et commissions) absorbait l’intégralité des recettes fiscales en 2025 : 4 357,5 milliards de francs CFA, dont 3 269,4 milliards en remboursement du principal et 1 088,1 milliards en intérêts et commissions. Une situation qui se répète en 2026, avec un service de la dette prévu à 5 498 milliards de francs CFA contre 5 384,8 milliards de recettes fiscales attendues.
Concrètement, l’État du Sénégal ne peut honorer une dépense supplémentaire — qu’il s’agisse de fonctionnement ou d’investissement — qu’en contractant de nouvelles dettes. Sans cela, le remboursement des échéances devient impossible.
Le Plan de redressement économique et social : des objectifs ambitieux, mais réalistes ?
Pour inverser cette tendance, le gouvernement a lancé en août 2025 le Plan de Redressement Économique et Social (PRES), visant à générer 3 173 milliards de francs CFA de recettes fiscales supplémentaires entre 2025 et 2028. Ce plan repose sur deux leviers : 2 111 milliards de recettes directes et 1 062 milliards issus de l’effet multiplicateur des mesures fiscales et non fiscales. Pour 2026, l’objectif était fixé à 703,6 milliards de francs CFA.
Parmi les mesures phares, le recyclage des actifs fonciers de l’État est censé rapporter 1 091 milliards de francs CFA. Pourtant, les premiers résultats sont décevants : au premier trimestre 2026, seulement 54,2 milliards de francs CFA ont été collectés. Les prévisions les plus optimistes tablent sur 300 milliards à la fin de l’année. Un écart qui interroge sur la faisabilité du PRES.
Plusieurs paramètres structurels limitent en effet la progression des recettes fiscales : niveau du PIB, poids du secteur informel, maturité numérique de l’Administration, et effort fiscal. En 2025, le taux de pression fiscale effectif était de 18,9 % du PIB, alors que le potentiel fiscal du pays est estimé à 25,3 %. Un écart de 6 % à combler dans les trois à six prochaines années.
Le refinancement de la dette : une solution illusoire ?
Face à l’incapacité à générer suffisamment de recettes fiscales, le gouvernement mise sur le refinancement de la dette. En 2025, l’État a mobilisé 4 004 milliards de francs CFA sur le marché régional de l’UEMOA (contre 998 milliards en 2024), couvrant une grande partie de son besoin de financement de 5 715,5 milliards.
Cependant, cette stratégie présente des limites majeures. Au 31 décembre 2024, le taux d’intérêt effectif de la dette était de 3,9 % (3,4 % pour la dette en devises et 5,3 % pour celle en francs CFA). En revanche, les nouveaux emprunts contractés en 2025 et 2026 affichent des taux compris entre 6 % et 8 %, avec une maturité moyenne réduite. Résultat : la nouvelle dette coûte plus cher que celle qu’elle remplace, aggravant ainsi la dynamique de la dette.
En 2025, l’encours de la dette de l’administration centrale a augmenté de 1 531,68 milliards pour atteindre 25 198,48 milliards, tandis que le ratio dette/PIB est passé de 118,8 % à 112 %. Cette amélioration est principalement due à la croissance du PIB portée par les hydrocarbures. Sans cette nouvelle donne, le ratio aurait atteint 124 %.
Une spirale dangereuse : dette, croissance et solde primaire
Trois indicateurs clés permettent d’analyser la dynamique de la dette à court et moyen terme :
- Le taux d’intérêt apparent : en 2025, il était de 4,59 %, supérieur de 2,4 points au taux de croissance hors hydrocarbures (2,2 %).
- Le taux de croissance du PIB : il doit être supérieur au taux d’intérêt pour que la dette soit soutenable.
- Le solde primaire : en 2025, il était de -401,7 milliards de francs CFA (-1,8 % du PIB), ce qui signifie que l’État n’a pas pu couvrir ses dépenses hors charges d’intérêt avec ses recettes courantes.
Pour stabiliser la dette à 119 % du PIB (niveau de 2024), il aurait fallu un solde primaire stabilisant de +2,7 % du PIB. Or, le solde primaire effectif était négatif, confirmant une tendance à l’aggravation du ratio dette/PIB (124 % hors hydrocarbures).
En 2026, malgré une légère amélioration du taux de croissance (3,2 %), le solde primaire prévu (-246 milliards) reste inférieur au solde primaire stabilisant (+1,9 % du PIB). Une situation qui laisse présager un effet boule de neige sur la dette.
Vers une renégociation inévitable de la dette ?
Le Sénégal a récemment créé une Direction Générale des Financements et de la Dette pour centraliser la gestion de sa politique d’endettement. Une avancée institutionnelle notable, mais insuffisante pour résoudre la crise quantitative de la dette.
Pour éviter une détérioration encore plus rapide de la situation, une renégociation des échéances, des taux d’intérêt et éventuellement une décote nominale sur certains encours s’imposent. Reporter cette décision ne ferait qu’aggraver le coût budgétaire et économique, en évincant les acteurs privés du marché financier domestique et en réduisant l’investissement public.
En définitive, le pragmatisme économique doit primer sur les considérations politiques. Comme le rappelle la citation de Bill Clinton, les décisions difficiles sont parfois nécessaires pour assurer la pérennité du pays. Le Sénégal n’échappera pas à cette réalité.