CEDEAO et AES : le dialogue peut-il briser l’impasse au Sahel ?
La visite récente de Lansana Kouyaté, médiateur de la CEDEAO, à Ouagadougou a relancé le débat sur la pertinence du dialogue face aux défis politiques et sécuritaires qui secouent l’Alliance des États du Sahel (AES). Face au capitaine Ibrahim Traoré, l’émissaire a plaidé pour une coopération indispensable, insistant sur l’impossibilité de dissocier des peuples unis par des liens géographiques et humains. Bien que cette initiative reflète une forme de réalisme politique, elle se heurte à une défiance profondément ancrée, alimentée par des décennies de promesses non tenues.
Pourquoi le dialogue reste-t-il un levier malgré les scepticismes ?
L’approche de la CEDEAO, centrée sur le pragmatisme plutôt que sur l’affrontement, mérite d’être saluée. En évitant une rupture brutale, l’organisation ouest-africaine cherche à préserver des équilibres fragiles, essentiels à la stabilité de la région.
Les enjeux humanitaires et économiques : des impératifs incontournables
Plusieurs arguments plaident en faveur du maintien du dialogue :
- Un commerce vital pour les populations : plus de 70 % des échanges des pays enclavés du Sahel (Burkina Faso, Mali, Niger) dépendent des ports des États côtiers de la CEDEAO. Une rupture brutale aggraverait la précarité des populations déjà éprouvées par l’insécurité et la pauvreté. La CEDEAO refuse, à juste titre, de faire payer le prix de ces tensions aux citoyens.
- L’absurdité des frontières dans la lutte antiterroriste : les groupes armés ne respectent ni les frontières ni les alliances politiques. Ignorer cette réalité reviendrait à affaiblir toute stratégie de sécurité collective. La CEDEAO tente donc de préserver des mécanismes de coordination, malgré les tensions actuelles.
Les limites d’une approche trop optimiste
Cependant, cette diplomatie du dialogue bute sur une réalité préoccupante : l’asymétrie de bonne foi entre les parties. L’histoire récente des régimes de l’AES est marquée par un mépris systématique des engagements, tant auprès de la communauté internationale que de leurs propres populations.
L’AES : une trajectoire de promesses trahies
Les transitions militaires promises au Mali et au Burkina Faso devaient initialement s’achever sous 18 à 24 mois. Pourtant, les calendriers électoraux ont été balayés sous prétexte de priorités sécuritaires, repoussant indéfiniment le retour à l’ordre constitutionnel.
Des accords internationaux vidés de leur substance
La CEDEAO a déjà connu des accords signés à Bamako ou Ouagadougou, avant d’être dénoncés quelques mois plus tard au nom d’une souveraineté mal comprise. Les traités régionaux, construits sur des décennies, ont été sacrifiés sur l’autel de rhétoriques populistes. Dialoguer avec des partenaires qui considèrent le droit international comme une simple option revient à bâtir sur du sable.
La rupture du contrat social : un échec cuisant
Au-delà des engagements externes, c’est envers les peuples du Sahel que les juntes de l’AES ont failli. Arrivées au pouvoir avec des promesses de sécurité et de refondation étatique, elles ont multiplié les mesures répressives :
- Suspension des partis politiques et étouffement de la société civile.
- Censure de la presse indépendante et répression des opposants au nom d’un nationalisme mal défini.
- Incapacité à endiguer la montée des violences, malgré des alliances géopolitiques redessinées.
Le devoir premier d’un État est de protéger ses citoyens tout en garantissant leurs libertés. Or, cette mission est quotidiennement bafouée.
Dialoguer sans se laisser abuser : un équilibre délicat
La CEDEAO agit avec sagesse en maintenant des canaux de communication et en évitant une confrontation stérile. Préserver les échanges commerciaux et techniques est une nécessité pour la survie de la sous-région.
Pourtant, cette médiation ne peut devenir un chèque en blanc pour des régimes qui utilisent le temps des négociations pour consolider leur emprise. Le dialogue doit s’accompagner de garanties tangibles et contraignantes. Sans cela, il ne fera que prolonger un cycle bien connu : celui des promesses éphémères suivies de trahisons prévisibles.