Burkina Faso : la souveraineté financée par la dette
Un récit officiel de reconquête
Depuis l’accession du capitaine Ibrahim Traoré à la tête du Burkina Faso, un discours s’est installé dans la communication officielle : celui d’un pays ayant repris le contrôle de son destin, diminué sa dépendance extérieure et décidé de financer lui-même sa lutte contre les groupes armés. Le message est politiquement efficace. Le réarmement est présenté comme la traduction concrète de la souveraineté. Les acquisitions de matériels militaires sont mises en avant, le Fonds de soutien patriotique est présenté comme l’expression d’un effort national et les appels à la contribution citoyenne servent à démontrer que le pays compterait d’abord sur ses propres ressources.
Mais une question demeure, et elle est beaucoup moins idéologique : combien coûte réellement cette souveraineté et qui en supporte la facture ?
Une envolée des dépenses de défense
Les chiffres budgétaires permettent déjà de mesurer le changement d’échelle. Le budget consacré à la défense et à la sécurité, qui se situait autour de 95 milliards de FCFA en 2016, a atteint plusieurs centaines de milliards de FCFA et dépassé les 800 milliards en 2024 selon les périmètres budgétaires retenus. L’évolution est considérable.
Elle traduit une priorité politique claire : dans un pays confronté à une crise sécuritaire majeure, l’État consacre désormais une part beaucoup plus importante de ses ressources à l’armée, aux forces de sécurité, à l’équipement et à l’effort de guerre. Mais une hausse aussi spectaculaire ne peut pas être regardée uniquement sous l’angle militaire. Chaque milliard supplémentaire consacré à la sécurité est aussi un milliard qui doit être trouvé quelque part. Et c’est précisément à ce niveau que le discours sur la souveraineté mérite d’être confronté aux mécanismes financiers.
Le Fonds patriotique ne finance pas tout
Le Fonds de soutien patriotique constitue l’un des principaux symboles de cette stratégie. Les contributions ont atteint des montants importants depuis sa création : près de 99 milliards de FCFA lors de sa première année, environ 175 milliards en 2024 et plus de 200 milliards selon les chiffres communiqués pour 2025. Il serait donc injuste de nier l’ampleur de la mobilisation nationale.
Mais il faut également éviter une autre illusion : le Fonds patriotique ne représente pas, à lui seul, l’ensemble du financement de l’effort de guerre. Le budget de l’État reste la principale structure de financement des politiques publiques. Les dépenses militaires sont donc également alimentées par les recettes fiscales, les ressources ordinaires de l’État et, lorsque les recettes ne suffisent pas, par le recours au financement. Autrement dit, contribuer volontairement à l’effort de guerre ne signifie pas que la guerre est financée sans dette.
La dette change de visage
C’est ici que le débat devient plus intéressant. La dette publique burkinabè a fortement progressé depuis 2021. Elle dépasse désormais les 8 000 milliards de FCFA selon les données et projections disponibles pour les dernières années. Une partie importante de cette dette est désormais mobilisée sur le marché régional de l’UEMOA, notamment à travers l’émission de titres publics. Cela permet au Burkina Faso de diversifier ses sources de financement et de réduire certaines dépendances vis-à-vis des créanciers extérieurs.
Mais une dette contractée sur le marché régional reste une dette. Qu’elle soit détenue par une banque, un investisseur institutionnel ou un autre acteur financier de la région ne change pas sa nature économique : l’État emprunte aujourd’hui et devra rembourser demain, avec des intérêts. C’est là que la communication sur la souveraineté atteint ses limites. On peut parfaitement défendre le choix de privilégier le financement intérieur. On peut également considérer qu’emprunter auprès du marché régional est préférable à certaines formes de dépendance extérieure. Mais présenter ce mécanisme comme une disparition de la dépendance financière serait trompeur.
L’effet mécanique de la dette
Il existe également un risque moins spectaculaire mais beaucoup plus durable : celui du service de la dette. Chaque emprunt contracté aujourd’hui crée une obligation pour les années suivantes. Lorsque les taux d’intérêt sont élevés et que les besoins d’investissement restent importants, le gouvernement doit consacrer davantage de ressources au remboursement des échéances. C’est un mécanisme simple : plus l’État emprunte, plus il doit réserver demain une partie de ses recettes au paiement de ses créanciers.
Le problème n’est pas nécessairement l’endettement en lui-même. Tous les États modernes empruntent. La question est plutôt de savoir si les dépenses financées par l’endettement produisent suffisamment de bénéfices économiques et sociaux pour permettre au pays de supporter la charge future. Pour des dépenses militaires, l’équation est encore plus délicate : un équipement militaire peut être indispensable à la sécurité nationale, mais il ne génère pas nécessairement des recettes permettant de rembourser l’emprunt qui l’a financé.
Souveraineté militaire, dépendance économique ?
C’est toute la contradiction que révèle le modèle burkinabè. Le pouvoir revendique une autonomie stratégique : nouveaux partenaires, diversification des alliances, mobilisation nationale et réduction de certaines coopérations traditionnelles. Mais parallèlement, l’économie continue de fonctionner avec les instruments classiques du financement public : fiscalité, dette intérieure, marché régional, créanciers multilatéraux et coopération économique.
Il ne s’agit pas d’une contradiction exceptionnelle. Il s’agit du fonctionnement normal d’un État confronté à des ressources limitées et à des besoins sécuritaires considérables. La difficulté commence lorsque la communication politique transforme cette réalité financière en récit d’autosuffisance absolue.
Attention aux chiffres spectaculaires
Il faut également remettre de l’ordre dans certaines affirmations qui circulent sur les réseaux sociaux. Parler d’un endettement militaire de « centaines de milliards de dollars » n’est pas compatible avec l’ordre de grandeur de l’économie burkinabè. Le PIB du Burkina Faso se situe dans une fourchette de quelques dizaines de milliards de dollars, pas de centaines de milliards. Une dette militaire de plusieurs centaines de milliards de dollars dépasserait de très loin la capacité économique du pays. La réalité est déjà suffisamment importante pour ne pas avoir besoin d’être exagérée. Ce sont des centaines de milliards de francs CFA qui sont en jeu, pas des centaines de milliards de dollars. Cette distinction est essentielle pour une analyse sérieuse.
Le véritable paradoxe de la « souveraineté à crédit »
Le Burkina Faso peut donc parfaitement revendiquer une souveraineté politique et militaire tout en restant un État endetté. Mais cette réalité oblige à poser une question plus exigeante : jusqu’où peut aller le financement de la guerre sans fragiliser les autres fonctions de l’État ? La souveraineté ne se mesure pas uniquement au nombre de véhicules blindés, de drones ou d’armes acquis. Elle se mesure également à la capacité de payer ses fonctionnaires, d’investir dans l’éducation et la santé, de financer les infrastructures, de soutenir l’économie productive et surtout de rembourser les emprunts contractés au nom de la collectivité.
Le véritable enjeu n’est donc pas de nier les efforts consentis par les autorités burkinabè. Il est de regarder derrière le récit. Qui paie ? Combien ? Avec quelles ressources ? Et pendant combien de temps ? Si une partie importante du réarmement repose sur les recettes publiques, les contributions nationales et l’endettement, alors la souveraineté proclamée n’est pas une souveraineté sans coût. C’est une souveraineté financée par les contribuables, les épargnants, les marchés financiers et les générations futures. Et c’est précisément pour cette raison que l’expression « souveraineté à crédit » mérite d’être posée comme une question, plutôt que comme un slogan. Car l’indépendance politique peut se proclamer en quelques discours. L’indépendance financière, elle, se vérifie dans les comptes.