Lomé, capitale du Togo, accueille la troisième édition du forum panafricain Biashara Afrika. Cet événement majeur, dédié à l’intégration économique du continent, a pourtant démarré sur une note peu glorieuse : un fiasco aéroportuaire qui a mis en lumière les lacunes des politiques migratoires africaines.
Alors que les discours sur la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) et son marché unique de 1,4 milliard de consommateurs fleurissaient en tribune, la réalité s’est invitée sur le tarmac de l’aéroport international Gnassingbé Eyadéma. Deux investisseurs nigérians et ghanéens, munis de passeports valides de la CEDEAO, ont été refusés à l’entrée au motif qu’ils ne détenaient pas de visa. Une situation ubuesque qui a choqué l’assistance.
Passeport africain vs passeport européen : le choc des réalités
La ministre nigériane de l’Industrie, du Commerce et de l’Investissement, Dr Jumoke Oduwole, a partagé une anecdote révélatrice. Ces deux hommes d’affaires, fraîchement arrivés d’Europe, ont dû temporairement abandonner leur identité africaine pour obtenir un visa d’urgence. Leur passeport européen, lui, leur a ouvert les portes sans encombre.
« L’un des investisseurs, spécialisé dans les services financiers, m’a confié qu’il ne comptait pas réinvestir au Togo après cette expérience. Imaginez un Européen contraint de solliciter un visa sur un passeport africain au sein même de l’Union européenne. Une telle absurdité n’existerait tout simplement pas. »
Cette scène, digne d’une comédie bureaucratique, pose une question cruciale : pourquoi les règles de la libre circulation, pourtant actées depuis des décennies dans l’espace CEDEAO, sont-elles si souvent ignorées ?
Les citoyens ordinaires subissent ces contraintes au quotidien. Alors, pourquoi les investisseurs devraient-ils en être exemptés ? La réponse est simple : le Togo, se voulant hub logistique et financier régional, sabote lui-même son attractivité.
Lomé face à un dilemme : l’image ou les traditions administratives ?
Un pays qui se positionne comme une plaque tournante du commerce africain ne peut se permettre de telles approximations. Les visas imposés aux voisins africains envoient un signal désastreux aux investisseurs. Pire encore, ces dysfonctionnements sont exposés en direct, devant des centaines de décideurs économiques.
La ZLECAf, qui promet un marché unique et un PIB cumulé de 3 400 milliards de dollars, se heurte ici à une réalité crue : les barrières administratives étouffent l’intégration. Sans libre circulation effective des personnes, les promesses restent lettre morte.
48 heures pour sauver la crédibilité du Togo
Face à l’ampleur du scandale, le président Faure Gnassingbé a choisi une réponse immédiate. Conscient que l’image du Togo et celle de Biashara Afrika étaient en jeu, il a tranché : le ministre de la Sécurité dispose de 48 heures pour rectifier cette anomalie.
Un ultimatum clair, sans délai bureaucratique, qui témoigne d’une volonté de réaligner les actes sur les discours. Les services de l’immigration devront, d’ici mercredi, démontrer leur capacité à appliquer les principes de la CEDEAO. Une tâche ardue, mais nécessaire pour redorer le blason du pays.
Ce forum, censé lever les barrières non tarifaires au commerce intra-africain, a au moins servi à rappeler une évidence : un projet économique ambitieux peut s’effondrer à cause d’un simple tampon mal apposé.
ZLECAf : quand les promesses se heurtent aux pratiques
Un économiste ivoirien présent à l’événement a résumé la situation : « Ces incidents sont des alertes rouges. Sans libre circulation, la ZLECAf n’est qu’une coquille vide. »
Un entrepreneur ghanéen abonde dans le même sens : « Si un Africain doit brandir un passeport européen pour investir en Afrique, alors l’intégration n’est qu’un leurre. »
Les prochaines étapes sont désormais sous les projecteurs : harmonisation des règles de visas, digitalisation des procédures frontalières, et surtout, une volonté politique sans faille. Car comme l’a montré Lomé, l’Afrique ne peut plus se permettre de tels écarts entre ses ambitions et ses réalités.