Alliance militaire Russie-Sahel : l’indépendance des juntes sacrifiée sur l’autel des dépenses ?

Écouter la lecture6 min

Une rupture avec l’occident devenue facture salée

En chassant les forces françaises et leurs alliés du Sahel entre 2021 et 2023, les juntes du Mali, du Burkina Faso et du Niger ont construit leur pouvoir sur un discours de souveraineté retrouvée. Pourtant, l’arrivée de l’Africa Corps, bras armé de la Russie, révèle une dépendance bien plus onéreuse que prévue. Combien coûte cette alliance à ces États fragilisés ? Et à quel prix pour leur crédibilité internationale ?

L’argumentaire des coups d’État : la fin d’une tutelle dénoncée

Les putschs menés par les colonels Assimi Goïta (Mali), Ibrahim Traoré (Burkina Faso) et le général Abdourahamane Tiani (Niger) s’appuyaient sur une promesse claire : mettre fin à l’influence néocoloniale française. La présence militaire occidentale était présentée comme un frein à l’autonomie stratégique, incapable de juguler l’avancée des groupes armés djihadistes. En septembre 2023, la création de l’Alliance des États du Sahel (AES) formalisait cette rupture, offrant aux régimes militaires une légitimité tant intérieure qu’affichée.

Mais derrière le discours souverainiste, une autre réalité se dessine : celle d’une facture qui s’alourdit à chaque intervention russe.

Le Mali, laboratoire d’une souveraineté payée en dollars

Avec plus d’un milliard de dollars versés depuis 2021, le Mali incarne le coût exorbitant de cette transition. Les estimations plaident en faveur d’une dépense mensuelle frôlant les 10 millions de dollars, un budget qui grève les finances d’un État déjà exsangue. Les chiffres, corroborés par des analyses indépendantes, laissent peu de place au doute : cette alliance se paie en monnaie sonnante et trébuchante.

Une dépendance opérationnelle qui s’étend

Contrairement au Burkina Faso ou au Niger, où les mercenaires russes se limitent à des missions de formation, au Mali, l’Africa Corps opère en première ligne. Une implication directe qui soulève une question cruciale : cette externalisation des combats affaiblit-elle ou renforce-t-elle l’autonomie militaire des juntes ? Les experts s’interrogent sur la pérennité d’un modèle où la sécurité repose sur des forces étrangères.

Autre anomalie : aucune concession minière majeure n’a été attribuée à Moscou pour compenser ces dépenses colossales. Le trésor public malien assume seul le fardeau financier, sans contrepartie économique visible.

Un bilan sécuritaire en demi-teinte

Malgré un effectif estimé entre 1 000 et 1 500 hommes déployés, l’Africa Corps peine à inverser la tendance. Les revers s’accumulent : en avril 2026, le retrait de la région de Kidal a marqué un tournant. Les rebelles ont repris le contrôle de localités clés comme Tessalit, Anéfis ou Aguelhok. Au sud, autour de Gao et Ber, l’État malien perd progressivement son emprise sur les zones rurales. La situation est telle que des observateurs évoquent désormais la nécessité d’une solution politique globale pour stabiliser la région.

La souveraineté, un leurre ?

Les think tanks, dont l’Institut Montaigne, tirent la sonnette d’alarme : l’Africa Corps ne suffit pas à combler le vide sécuritaire. Pire, elle pourrait aggraver la fragmentation territoriale, maintenant les juntes dans une dépendance permanente. Le paradoxe est cruel : ces régimes ont obtenu une liberté tactique (choisir leurs alliés), mais ont sacrifié leur autonomie stratégique.

Une analyse de l’International Crisis Group (ICG) distingue deux types de souveraineté :

  • Une souveraineté politique : la capacité à rejeter les exigences occidentales et à diversifier ses partenaires (Turquie, Iran, Chine).
  • Une souveraineté opérationnelle : l’autonomie réelle dans la conduite des opérations militaires, aujourd’hui quasi inexistante.

Le risque ? Voir les États du Sahel glisser vers une nouvelle forme de protectorat, où Moscou dicterait les règles du jeu.

L’ombre de la guerre froide : un précédent historique

L’histoire se répète. Dans les années 1970-1980, des pays africains comme l’Angola ou l’Éthiopie dépendaient du soutien soviétique ou cubain pour leur survie. Lorsque ce soutien a cessé, leurs fragilités structurelles sont devenues criantes. Le Sahel pourrait-il tomber dans le même piège ?

La question n’est plus de savoir si ces régimes doivent tourner le dos à l’Occident, mais s’ils sauront construire une défense nationale vraiment autonome. Sans cela, la souveraineté affichée ne restera qu’un slogan.

Vers un avenir incertain

Les juntes du Mali, du Burkina Faso et du Niger sont aujourd’hui à la croisée des chemins. Elles ont échangé une tutelle contre une autre, sans garantie de succès. La facture est lourde, les résultats mitigés. Et si, finalement, la véritable souveraineté passait par la reconstruction d’une armée nationale, plutôt que par le recours à des mercenaires ?

Flux de la rubriqueRecevez les nouveaux articles dans votre lecteur de flux préféré
Safiatou Dembélé

Journaliste